Mardi 12
janvier 2010
Au
Parlement de la Communauté française, en commission des Relations
internationales et des Questions européennes, des Affaires générales
et du Règlement, de l'Informatique, contrôle des communications
des membres du Gouvernement et des dépenses électorales, question
de M. Richard Miller à M. Rudy Demotte, ministre-président, relative
à la " Communauté française et Istanbul 2010 "
Richard
Miller - Monsieur le ministre-président, lors des débats
lancés par mon collègue, M. Kubla, relatifs aux projets de décret
concernant notamment l'élargissement de l'Union à la Bulgarie
et à la Roumanie, je n'ai pas voulu intervenir sur la Turquie, mais vous-même
avez bien senti que les sujets étaient proches puisque vous en avez touché
un mot. Je vais donc me permettre d'y revenir dans le cadre de cette question
axée sur la mission de capitale européenne de la Culture, Istanbul
2010.
M. Kubla
a exprimé le sentiment dans l'Union européenne, on n'a pas pris
toute la mesure de ce que l'élargissement à différents
pays, notamment de l'ancienne Europe de l'Est, représentait sur le plan
du rattrapage économique, en particulier pour ce qui concerne les aides.
Tout en étant d'accord avec l'élargissement, je partage les inquiétudes
économiques de M. Kubla. C'est pourquoi, a contrario, je regrette que
l'Union européenne semble adopter une attitude équivoque envers
la Turquie. Ce pays à l'économie émergente est sans doute
une des grandes puissances économiques futures, après l'Inde et
la Chine. Son développement devrait s'accroître dans les dix prochaines
années. Comme le soulignait le ministre Marcourt à la tribune
du parlement, en dehors des pays européens, cet État est un des
tout premiers partenaires économiques de la Wallonie. Grâce à
lui, la Belgique et d'autres pays européens pourront vraisemblablement
assurer leurs livraisons de gaz. Malgré tous ces éléments,
nous ne parvenons malheureusement pas à surmonter les préjugés
religieux à l'encontre de ce pays. Je le déplore, je tenais à
le souligner à titre personnel, en soulignant, bien entendu, que la Turquie
satisfasse à tous les critères d'adhésion à l'Union
européenne, y compris pour ce qui concerne les minorités, les
droits de l'Homme,….
Ma question
porte sur un événement important et remarquable à la fois
: à partir du 16 janvier, Istanbul sera capitale européenne de
la Culture. Bien que la Turquie ne soit pas un État membre de l'Union
européenne, les autorités européennes ont estimé
qu'Istanbul pouvait bénéficier de ce titre.
Je l'ai
dit, la Turquie est un grand pays, une puissance économique avec qui
compter et, à la différence de nombreux autres États qualifiés
de " socialistes " qui n'étaient pas nos alliés pendant
la Guerre froide, la Turquie s'est montrée durant cette période
un partenaire militaire fidèle vis-à-vis de l'Occident et de l'Otan.
La Turquie est un pays important. Le fait qu'à travers cette désignation
de capitale culturelle de l'Europe nous puissions établir des passerelles
me semble fondamental. C'est du reste la raison pour laquelle ce titre lui a
été octroyé par la Commission européenne.
Établir
des passerelles et des synergies culturelles avec d'autres États est
une des responsabilités importantes de la Communauté française.
D'ailleurs, l'an dernier, notre commission de la Culture a délégué
plusieurs parlementaires à Istanbul qui ont pu y établir des contacts.
Cette désignation
de capitale européenne de la culture doit être l'occasion de mieux
connaître les écrivains, les cinéastes, les artistes plasticiens,
les musiciens. Un des tout grands écrivains turcs, Yachar Kemal, a écrit:
" Ceux qui écrivent les chants des peuples sont plus puissants que
ceux qui les dirigent. " C'est une pensée qui me semble donner tout
son sens à cette désignation. Une autre phrase de Kemal vous plaira
sûrement, monsieur le ministre-président : " Ceux qui lisent
mes romans ne peuvent jamais accepter l'exploitation; la pauvreté est
la honte de l'humanité. "
Quand on
entend un écrivain turc s'exprimer de cette façon, quand on lit
les romans du Prix Nobel Ohran Pamuk, quand des cinéastes comme Nuri
Bilge Ceylan montrent une vision poignante et universelle de l'humanité,
on comprend que toute cette culture, si on ne porte pas sur elle le regard culturel
d'une Euroipe ouverte, souffrira des préjugés religieux. Refuser
d'établir des contacts et des synergies avec un pays comme la Turquie
revient à abandonner les démocrates qui sont pourtant à
même d'apporter leur contribution à l'Union européenne ;
cela revient à les laisser seuls face à des risques intégristes.
Monsieur le ministre-président, j'ai été quelque peu surpris de constater à quel point un pays comme la France, dont le président que j'apprécie beaucoup par ailleurs est pourtant l'un des plus rudes opposants à l'adhésion turque - opinion que je ne partage pas, vous l'aurez compris -, a ouvert largement ses portes à cette capitale européenne de la culture qu'est Istanbul 2010.
De grandes
manifestations, des expositions importantes sont très bien promues par
la presse. Je n'ai pas le sentiment que ce soit le cas en Communauté
française, toutes proportions gardées, bien entendu.
La Communauté française prévoit-elle des activités,
des manifestations, des échanges dans le cadre d'Istanbul 2010 ? Si oui,
lesquels, dans quels domaines précis? Si non, pourquoi ?
Quelle est
l'analyse de Wallonie-Bruxelles international à ce sujet ?
Enfin, de
façon plus large, je pense qu'il est intéressant d'entendre le
point de vue du ministre-président de la Communauté française,
mais aussi de la Région wallonne, à la fois sur la désignation
d'Istanbul comme capitale européenne de la culture mais également
sur le processus de négociation en cours.
M.
Rudy Demotte, ministre-président. - Le sujet est difficile; nous
avons pu le constater à l'occasion des deux débats que nous avons
eus qui ont été intéressants puisqu'ils s'éclairent
l'un l'autre. Les propos que nous avons entendus sur l'approfondissement et
l'élargissement mènent à des conclusions pour le moins
nuancées. Cette question traverse la société dans son ensemble.
C'est un sujet de réflexion pour tous.
Dans
la désignation d'Istanbul, capitale européenne de la Culture en
2010, on retrouve un questionnement et une volonté de donner des gages
d'ouverture à ce pays, longtemps appelé " La Porte ".
Istanbul n'est pas la seule ville à se voir octroyer le titre de capitale
culturelle pour 2010. Pécs en Hongrie et Essen en Allemagne l'ont également
reçu.
Cela donne à Istanbul, ville remarquable, notamment par sa composition
cosmopolite, un signe de la reconnaissance et de l'intérêt de l'Europe
pour la diversité. Je parlais tout à l'heure de la Mer Noire.
Sauf à être distrait, le détroit du Bosphore permet la jonction
entre la MareNostrum de l'Union actuelle et la Mer Noire qui est également
un enjeu géopolitique évident.
Les richesses culturelles ne représentent pas un choix lié exclusivement
au présent. Ce sont aussi nos racines passées. C'est Byzance et
tout ce que cela implique encore aujourd'hui dans l'imaginaire collectif et
sur le plan idiomatique. C'est Constantinople, avant de devenir Istanbul, ville
reconnue aujourd'hui comme étant une opportunité pour tous, pour
l'Union européenne, mais aussi pour la Communauté française,
de profiter de cet espace pour y mener des actions.
La première s'inscrit dans le cadre de la Commission européenne
; c'est ce que l'on appelle des cultural bridges. Ce sont des programmes dans
lesquels nous nous inscrivons puisque WBI permettra à l'asbl Contretype-Espace
photographique de présenter son œuvre à travers une exposition
consacrée aux paysages urbains et humains, qui se tiendra à Istanbul,
à Pécs et à Bruxelles. Vous voyez que nous avons voulu
équilibrer notre participation et que nous avons travaillé sur
une échelle internationale avec une dimension polymorphe.
Ce projet s'inscrit dans une initiative plus vaste mise en œuvre par le
Goethe Institute d'Istanbul, à savoir l'organisation d'un bus littéraire
qui permettra à 48 auteurs européens, traduits en langue turque,
de valoriser leurs œuvres, non seulement à Istanbul, mais aussi
dans 24 villes turques qui ont été sélectionnées
et huit villes européennes, dont Pécs que je citais, mais également
Sofia, Bucarest, Ljubljana, Vienne, Zurich, Essen et, bien sûr, Bruxelles.
Pour la mise en œuvre du volet " photos " de ce projet, la Commission
européenne a octroyé un financement de 146 230 euros à
la Communauté. En contrepartie, nous mettons un supplément de
11 000 euros dans l'escarcelle.
La Communauté française a également décidé
de soutenir une collaboration théâtrale entre la Ville de Liège
et Istanbul, comme elle a choisi dans ce contexte de permettre l'envoi d'un
soliste de jazz à Istanbul.
Pour la complète information des membres de la commission et la vôtre,
monsieur Miller, qui me posez cette question, il y a encore l'organisation d'une
conférence à l'Hôtel de ville sur le thème du sens
culturel d'Istanbul 2010, la création, au Théâtre de la
Place, d'une pièce turque interprétée en français,
la projection d'un film, suivie d'une conférence ayant pour thème
la place de la femme en Turquie, une conférence sur l'apport turc dans
la gastronomie européenne, l'invitation d'un club de football, l'organisation
d'une exposition de photos au Sart-Tilman, une conférence donnée
sur le thème délicat de la laïcité et de la religion.
Deux autres projets devraient faire l'objet d'une intervention de la Communauté
Wallonie-Bruxelles en faveur de l'agence Istanbul 2010. D'une part, l'ensemble
" Cetra d'Orfeo " pourrait présenter, à Istanbul, un
spectacle associant une trentaine d'artistes belges et turcs dans une évocation
de musiques anciennes ottomanes et occidentales du XVIIè siècle.
L'accent serait mis sur les influences mutuelles des deux cultures. D'autre
part, la fondation " Automatia musica " présenterait à
Istanbul, dans le courant de 2010, une exposition de quatre-vingt instruments
de musique datant du XVIIIè siècle à nos jours.
Au-delà de ces projets, j'attire votre attention sur les négociations
menées par la Communauté française et la Région
wallonne pour la conclusion d'un accord de coopération culturelle et
scientifique avec la Turquie. Cet accord devrait nous permettre de renforcer
notre coopération.
L'adhésion de cet État à l'Union européenne mérite
un autre débat et ne doit pas être abordée de manière
étroite.
L'un des volets essentiels de ce dossier concerne le fonctionnement même
des institutions européennes. Autrement dit, dans sa structure actuelle,
l'Union européenne pourrait-elle fonctionner demain à 28,29, 30
pays membres ? À cet égard, j'espère que les changements
prévus par le Traité de Lisbonne rendront certaines décisions
plus efficaces et plus proches des citoyens.
Un autre aspect est l'évolution des négociations d'adhésion
menées avec la Turquie. À ce stade et malgré certains progrès,
le rythme avec lequel cet État mène les réformes nécessaires
semble être considéré comme largement insuffisant par une
bonne part de la communauté internationale. L'avancement des négociations,
lancées dès la fin 2005, et l'ampleur des efforts consentis par
les autorités turques seront déterminants dans ce dossier complexe.
Richard
Miller - La première partie de mon intervention était
inspirée par les débats qui ont eu lieu en commission.
Je retiens qu'un accord de coopération fait l'objet de négociations
entre la Communauté française et la Turquie. Ce point mérite
toute notre attention.
Quant à une plus grande présence et une meilleure connaissance
de la culture turque en Communauté française, votre réponse
insuffisante me laisse sur ma faim.
Je reviendrai sur la question, peut-être sous l'angle économique,
devant le parlement wallon. Néanmoins, la position de la Communauté
française est plus fondamentale car sa capitale, Bruxelles, compte une
importante communauté turque. N'oublions pas que Bruxelles est également
la capitale de l'Europe !