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Actualité :
Parlement de la Communauté française
- 22 juin 2005
Interpellation de
Richard Miller à Mme la Ministre de la Culture sur «
l’avant-projet de convention sur la protection et la promotion
de la diversité des expressions culturelles ».
Mme la Ministre,
Les représentants des Etats membres
de l’Unesco ont adopté ce 3 juin dernier, à
l’issue de plusieurs semaines de travail l’avant-projet
de convention sur la protection et la promotion de la diversité
des expressions culturelles. La Communauté française
a remarquablement rempli son rôle dans cette négociation
dont le résultat s’inscrit dans la continuité
d’un combat entamé dès 1993 par tous les gouvernements
de la Communauté française qui se sont succédés.
C’est en effet à cette époque que, dans le
cadre de l’accord qui allait être adopté en
1994 à Marrakech, la problématique des aides publiques
à la création cinématographique allait faire
émerger la notion d’exception culturelle.
Avec cet avant-projet les compétences
de la Communauté pourraient enfin bénéficier
en droit international d’une protection puisque cette Convention
stipule en son article 20 que « celle-ci n’est pas
subordonnée aux autres Traités » et que lorsque
les parties « interprètent les autres Traités
auxquels elles sont parties ou lorsqu’elles souscrivent
à d’autres obligations internationales elles prennent
en compte les dispositions pertinentes de la présente convention
». C’est une avancée considérable qui
concerne toutes les disciplines artistiques y compris le cinéma
et la musique dans leurs aspects « d’industries culturelles
» et pas seulement les beaux-arts pour lesquels le principe
de l’exception était plus aisément acquis.
Désormais un avant-projet de texte
existe qui permet de faire échapper les « produits
» culturels au droit commun international et de reconnaître
aux Etats la possibilité de défendre via des dispositifs
spécifiques leur « identité/différence
» culturelle.
Il n’empêche que l’essai
doit encore être transformé puisque le principal
bénéficiaire de la situation actuelle, c’est-à-dire
le principal bénéficiaire de la situation engendrée
par l’acceptation en 1994 des règles de l’OMC
- y compris par le parti socialiste, votre parti, Mme la
Ministre- à savoir les Etats-Unis ont marqué leur
vive désapprobation à l’égard de ce
texte. Cela n’enlève rien à l’importance
intrinsèque des avancées inscrites dans celui-ci
mais cela fait malheureusement peser une menace que l’on
ne peut pas négliger. Loin de moi l’idée de
vous reprocher l’optimisme des propos par lesquels vous
vous dites « convaincue qu’ils finiront par se ranger
à notre texte ». Je souhaite qu’il en soit
ainsi et tout ce qui, à quelque niveau que ce soit, pourra
être fait pour maintenir le texte en état, devra
l’être par tous ceux qui ne veulent pas d’un
monde globalisé.
Il n’en reste pas moins que les Etats-Unis,
suivis, mais j’attends des précisions de votre part
à ce sujet, par Israël, le Japon, le Mexique, l’Argentine,
le Guatemala, la Nouvelle-Zélande et l’Australie,
ont marqué leur désapprobation. Les Etats-Unis ont
mené et mènent une politique de globalisation commercialo-culturelle
qui permet à Henry Kissinger, je crois l’avoir déjà
cité, de se réjouir en première page de son
livre intitulé « La nouvelle puissance américaine
», de ce que désormais les Etats-Unis imposent leurs
goûts en matière de culture à la planète
entière. La vérité est qu’il ne s’agit
pas tellement d’une « affaire de goûts »
: les exportations cinématographiques et culturelles font
en effet partie intégrante de la balance commerciale des
Etats-Unis, où elles occupent d’ailleurs une position
de tête.
L’ambassadeur permanent des Etats-Unis
auprès de l’Unesco a déclaré par communiqué
officiel que cet « avant-projet est profondément
défectueux et fondamentalement incompatible avec la mission
statutaire de l’Unesco ». Il a annoncé des
amendements. On peut donc s’attendre à ce que d’ici
octobre, date à laquelle se réunit l’Assemblée
générale qui devra se prononcer, les Etats-Unis
mettent tout en œuvre pour influencer bilatéralement
les Etats qui ont adopté l’avant-projet. Ce dont
l’exemple du Maroc peut nous donner une idée : en
2003 les Etats-Unis avaient en effet, comme le rapporta le Monde
Diplomatique, tenté de convaincre les Marocains de renoncer
à leur souveraineté sur leurs industries culturelles
en contrepartie d’une ouverture (qui plus est illusoire)
du marché américain à leurs produits agricoles
!
Le combat s’annonce donc bien rude et
je pense très sincèrement Mme la Ministre que ce
serait avec grand intérêt que notre Assemblée,
du moins la Commission ad hoc, entendrait un rapport régulier
de votre part quant aux informations qui vous parviendraient en
la matière.
Enfin, si on a pu constater l’évolution
du mouvement antimondialiste en un mouvement altermondialiste,
je crois qu’il faut, à l’inverse, mettre en
garde celles et ceux qui en appellent à une « autre
Europe », celles et ceux que l’on pourrait appeler
des « altereuropéens », à ne pas voir
leur mouvement se transformer, même à leur corps
défendant, en un mouvement « antieuropéen
». En effet c’est au moment même où l’Union
européenne restait unie, y compris la Grande-Bretagne et
les Pays-Bas, dans ce combat contre la globalisation voulue par
un partenaire américain « impérial »,
que les opposants au Traité constitutionnel européen
chantaient victoire, tous extrémistes de gauche et de droite
confondus. Et ce, au risque d’affaiblir l’Euro face
au dollar, tout comme au risque de contraindre les pays de la
zone Euro à prendre leurs distances par rapport aux autres
Etats Membres.
D’après les observateurs extérieurs
la riposte américaine à l’avant-projet pourrait
emprunter trois voies : la diversité culturelle n’a
pas de sens car il n’existe pas, dans un monde « mondialisé
», de spécificité culturelle ; l’avant-projet
entérine un protectionnisme déguisé ; ce
texte ne peut être d’un niveau équivalent aux
règles de l’OMC. Je souhaiterais entendre vos réflexions
à ce sujet qui, à n’en pas douter, est à
considérer comme étant aujourd’hui l’un
des défis majeurs de l’humanité.
Richard Miller
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