Actualité :
Mercredi 12 mars 2008
Au Parlement de la Communauté française,
en Commission de l'Education, question orale de M. Richard Miller
à Mme Marie Arena, ministre-présidente, chargée
de l'Enseignement obligatoire, relative au " projet de formation
'Annoncer la couleur' "
Richard Miller - Madame la ministre-présidente,
j'ai hésité à vous poser cette question, je
ne voulais pas donner l'impression d'une opposition totale à
une réflexion sur l'économie de marché.
Le programme 2008 " Formation " proposé
par la direction des Affaires culturelles du Hainaut, secteur des
animations et de la formation des cadres, sous le titre " Annoncer
la couleur ", renvoyant à plusieurs sites internet,
ne me paraît pas acceptable. Les formations sont reconnues
dans le cadre des formations continuées interréseaux,
obligatoires pour les enseignants en Communauté française.
L'objectif déclaré de ces formations est de proposer
" une réflexion et des outils pour stimuler et entreprendre
des actions collectives pour plus de démocratie, de solidarité,
de tolérance et d'esprit critique : pour une société
à dimension internationale ". L'intention est évidemment
louable, personne ne voudrait s'opposer à semblable réflexion.
Toutefois sa traduction dans les faits et dans les développements
du projet proposé par le Hainaut est pour le moins surprenante,
pour ne pas dire totalement inadéquate.
Je voudrais que vous m'expliquiez, sur le plan
pédagogique, cette phrase justifiant l'ensemble de l'opération
: " L'entraînement mental se pratique d'abord dans la
vie quotidienne comme un art de penser intégré dans
un art de vie. " Je vous souhaite bonne chance pour expliquer
cette phrase dans le Hainaut, où le texte a été
rendu public.
Il y est notamment dit que : " L'économie
de marché mondialisée, modèle de développement
dominant, est de moins en moins présentée comme la
seule option possible en tant que projet de société.
Ses effets pervers sont une des causes de l'inégale répartition
des richesses entre le Nord et le Sud, mais aussi dans le Nord et
dans le Sud de la planète. Les effets sont accablants pour
l'ensemble de l'humanité : chômage, pauvreté,
guerres, pandémies, migrations massives, détérioration
des tissus sociaux, pollutions, réchauffement climatique,
etc. ".
Mme Marie Arena, ministre-présidente,
chargée de l'Enseignement obligatoire. - Vous n'êtes
pas d'accord avec cette affirmation ?
Richard Miller - Pas du tout. La phrase
est très claire et compréhensible, mais elle pèche
par idéologie, ce qui n'est pas étonnant au vu des
signataires de la proposition.
C'est inacceptable de la présenter aux
enseignants et aux cadres comme sérieuse, fondée sur
une réflexion intéressante alors qu'elle est totalement
construite sur un raccourci historique, intellectuel et sociologique.
Elle est totalement erronée. Il n'y a pas un mot, d'une part,
sur les milliards de personnes vivant dans cette économie
de marché et, d'autre part, sur les systèmes politiques
qui s'y sont opposés et se sont effondrés.
Je ne suis pas en train d'affirmer que nous
vivons dans un monde merveilleux. Toutefois, dans le cadre d'une
formation visant à susciter le débat, il faut avoir
l'honnêteté intellectuelle d'envisager l'économie
de marché également sous ses aspects positifs et admettre
que n'étant pas parfaite elle mérite d'être
améliorée. Affirmer que le seul système économique
au monde, qui a permis à des démocraties comme les
nôtres d'apporter un peu de bien-être, est l'unique
responsable du chômage, de la pauvreté, des guerres,
des pandémies, des migrations massives, de la détérioration
des tissus sociaux, de la pollution et du réchauffement climatique
est un raccourci d'une stupidité à faire peur.
Je trouve regrettable et dangereux d'inviter
les enseignants de notre Communauté à suivre ce type
de formation censée ouvrir l'esprit et la réflexion.
L'initiative est louable mais il est inquiétant
qu'elle soit ainsi dénaturée par une vision étriquée
et une volonté idéologique sans aucun fondement d'analyse
objective.
Que pourriez-vous faire pour mettre un terme
le plus rapidement possible à la diffusion de ce document
ou de veiller à sa réécriture ? Comment expliquez-vous
que les services de la Communauté française qui ont
la responsabilité de veiller au pluralisme aient pu agréer
une telle formation ? Ceci ne devrait plus se reproduire.
Mme Marie Arena, ministre-présidente,
chargée de l'Enseignement obligatoire. - Les formations
" macro " et les formations interréseaux sont coordonnées
par l'Institut de formation en cours de carrière (IFC). Le
gouvernement adopte le programme annuel de formation sur avis de
la commission de pilotage. Celle-ci est composée d'enseignants,
de directeurs d'école, d'experts universitaires et de représentants
d'associations de parents. Mon attention n'a jusqu'à ce jour
jamais été attirée sur la question que vous
me soumettez. J'ai néanmoins chargé le conseil d'administration
de l'IFC d'examiner la situation et de me remettre un avis. Si cela
s'avérait pertinent, des modifications seront apportées
au programme. " Annoncer la couleur " est un programme
fédéral de sensibilisation aux relations Nord-Sud
placé sous la tutelle du ministre de la Coopération
au développement, c'est-à-dire un ministre libéral.
J'imagine que les ministres libéraux qui se sont succédé
à ce poste ont du être particulièrement attentifs
aux outils développés dans ce programme. L'extrait
auquel vous faites référence, qui figure dans le catalogue
" Formation 2008 " de la direction générale
des affaires culturelles de la province du Hainaut est tiré
de la présentation institutionnelle de la valise pédagogique
" Les gens d'abord ". Cet outil pédagogique a été
réalisé il y a plus de 6 ans dans le cadre d'une campagne
sur les migrations internationales menée parM. Réginald
Moreels, ministre de la Coopération au développement
- CVP à l'époque, VLD aujourd'hui. Un membre du cabinet
du ministre de l'époque était dans le comité
de pilotage d'" Annoncer la couleur ", ce qui est toujours
le cas aujourd'hui. Cet extrait expose une situation davantage objective
qu'idéologique. " Annoncer la couleur " a toujours
parlé en ces termes de l'économie de marché.
Il n'est pas question de vanter les mérites ou les effets
négatifs de celle-ci, mais d'en reconnaître toutes
les composantes et les effets sur l'ensemble des systèmes
économiques. De nombreux économistes reconnaissent
d'ailleurs les limites et les effets collatéraux de ce modèle.
Il serait de toute façon illusoire de penser qu'un système
est idéal. Quelles qu'en soient les dérives, l'économie
de marché est le système adopté par la majorité
des
sociétés démocratiques. Elle présente
le risque manifeste d'être davantage un outil au service des
entreprises qu'à celui des populations. Intégrer et
assumer cette tension dans le projet de société que
l'on défend n'est pas faire de l'idéologie. Les personnes
qui ont réalisé il y a six ans ce document ont assumé
cette tension qui caractérise le rapport Nord-Sud. Personne
autour de la table ne prétendra d'ailleurs le contraire.
L'objectif n'est donc pas de diaboliser, mais d'assumer les tensions
qui peuvent parcourir une société démocratique.
J'espère qu'un jour des économistes trouverons un
nouveau modèle qui permettrait de lutter contre les dérives
de l'économie de marché, qu'elles soient sociales,
économiques ou environnementales.
Richard Miller - Votre réponse
est beaucoup plus fine que le programme qui a suscité mon
interrogation. Comme vous le dites très justement, il n'est
pas question d'essayer de montrer que l'économie de marché
est parfaite. Cette formation tend néanmoins - et c'est ce
que je lui reproche - à ne montrer que les aspects négatifs
de l'économie de marché.
L'idéologie consiste à ne prendre
qu'un aspect d'un problème pour défendre un point
de vue. Or ce ne peut être le but d'une formation.
Une formation politique a pour but d'appréhender
une problématique dans son ensemble et de susciter le débat
et la réflexion. Je regrette que la Province du Hainaut ne
l'ait pas fait.
Par contre, vous m'avez éclairé
sur l'origine de ce texte. Nous avons donc encore beaucoup de choses
à améliorer dans chaque formation.
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