Mercredi 15 octobre 2008
Au Parlement de la Communauté française, Richard Miller, Président de la Commission culture, a remis, ce midi à Bruxelles, le Prix littéraire du Parlement de la Communauté française à Mme Marie-Eve Stenuit pour son roman Les Frères Y, publié aux éditions Castor Astral.
A cette occasion, il a insisté sur l'importance du roman et de la fiction : " Vous le savez tous, notre pays traverse deux crises concomitantes, dont nous avons eu à franchir tout récemment quelques " pics " majeurs : une crise sur le plan communautaire et une crise financière et économique. Mon propos n'est pas d'en débattre ce midi : ce qui reviendrait à glisser de l'évènement littéraire qui nous réunit, à une actualité brûlante jugée davantage prioritaire. C'est plutôt le contraire, me semble-t-il, qui doit être réaffirmé. Je m'explique.
Que nous soyons tous concernés par les évènements politiques qui affectent directement la vie de nos concitoyens, c'est-à-dire la vie des gens, cela va de soi. On sait depuis Jean-Paul Sartre que tout écrivain est " engagé ", y compris à son corps défendant. Mais le plus important, à mes yeux, c'est de continuer à maintenir le rôle premier, la dimension spécifique de la littérature et aussi bien de toute forme de création. Cela est nécessaire à toute époque, mais ce l'est bien plus encore en des temps incertains comme ceux que nous vivons, en des temps où l'on ne sait plus très bien si c'est l'être humain qui importe encore, ou si ce sont des mécanisme abstraits échappant à tout contrôle, qui dictent leurs lois.
Pourquoi se préoccuper de romans en des temps de crise ? Parce que les romans -et j'y ajouterais également le cinéma, avec les contraintes et les potentialités qui sont les siennes- sont des outils qui permettent de creuser le réel, de creuser le sol instable de nos réalités. C'est en écrivant le roman, c'est en lisant le roman, que l'on perçoit le mieux à quel point il n'y a pas de réalité qui ne soit celle construite par les êtres humains. Une réalité construite le plus souvent avec les moyens du bord et face aux difficultés de la vie. Une réalité qui n'est pas toujours, loin de là, celle que nous aurions voulu créer, construire, aménager. Et si le roman, le cinéma, la fiction (précisément la fiction qui, par définition, se décale par rapport au réel, prend une distance par rapport à lui, et peut donc ainsi mieux le juger) peuvent mettre en relief des situations difficilement acceptables ou vivables, c'est très bien. Mais là n'est pas le plus important. Ce qui compte par-dessus tout est le fait qu'en agissant de la sorte, le roman montre bien que toute situation résulte de choix ; de contraintes et de choix face à celles-ci. Et donc, fondamentalement, la fiction montre, écrit, rend manifeste que tout peut être différent, que tout peut être transformé. Et cela, je pense nous conduit au cœur de la liberté humaine.
Voilà pourquoi, Mesdames, Messieurs, chers amis, je vous remercie à nouveau, au nom du Parlement de la Communauté française, d'avoir rappelé une fois encore toute l'importance d'un outil comme le roman, capable de mieux nous faire comprendre qui nous sommes. Oserais-je dire qui nous sommes dans un monde qui a tendance à oublier que les êtres humains sont avant tout des êtres humains ".
Richard Miller.