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Actualité :
Intervention de Richard Miller à Arles,
Université d’été du Parti Radical de
Gauche, sur « Liberté religieuse et liberté
de conscience en Europe », le 17/9/2005.
Monsieur le Président,
Mesdames, Messieurs,
Chers amis,
Permettez-moi tout d’abord d’adresser
aux organisateurs de la présente Table ronde, donc au Parti
Radical de Gauche et à son président, les remerciements
du Mouvement Réformateur et de son président Didier
Reynders pour l’invitation qui nous a été
faite d’être des vôtres ce matin.
Le Mouvement réformateur, mouvement
démocratique, populaire, pluraliste rassemble en Belgique
francophone différentes formations politiques de tendance
libérale-sociale. Il est le descendant du premier parti
qui, en 1846, a vu le jour dans notre pays. La Belgique, vous
le savez, est composée de trois communautés linguistiques
et a mis en place de façon évolutive, un système
fédéral très complexe mais qui, à
coups de réformes, d’avancées, de solutions
souvent ingénieuses, est parvenu à faire vivre pacifiquement
sur un même territoire des communautés linguistiques
et culturelles -principalement néerlandophone et
francophone-, pourtant divisées selon des clivages de natures
différentes : la langue, la mentalité, le niveau
de richesse, l’activité économique, les orientations
politiques, lesquelles s’entrecroisent avec des orientations
religieuses.
Pour l’exprimer à gros traits,
la Wallonie est davantage en difficulté économique
et sociale, plus à gauche et plus laïque ; la Flandre
est plus prospère, plus à droite et plus catholique.
La première force politique en Flandre se revendique du
catholicisme ; en Wallonie, il s’agit du parti socialiste.
La complexité institutionnelle fait
que nous sommes actuellement membres de la majorité gouvernementale
au niveau fédéral, donc au niveau « national
», mais dans l’opposition au niveau des entités
fédérées que sont les Communautés
et les Régions.
Permettez-moi encore un mot de présentation
personnelle : je suis député wallon, président
des groupes parlementaires de ma famille politique, échevin
des finances de la ville de Mons -et, à ce titre
j’y insiste, responsable du financement des bâtiments
des cultes sur le territoire de la ville.
Le thème de la présente Table
Ronde « Liberté religieuse et liberté de conscience
en Europe » est, nous le savons, devenu ou plutôt
redevenu, un enjeu de société de première
importance et, partant, un défi politique majeur. Si les
convictions religieuses, dans leur diversité, avec leurs
points de rencontre mais aussi leurs spécificités,
ont toujours été présentes, elles n’étaient
plus, durant les quelques décennies que dura l’affrontement
Est-Ouest, des vecteurs de force politique déterminants.
Je me souviens, par exemple, à titre personnel, avoir été
surpris lorsque dans les années 80, le bloc communiste
s’est lézardé en Pologne sous la pression
de Solidarnoc, mouvement qui se revendiquait de la foi chrétienne.
Quelques années plus tard l’effondrement généralisé
du communisme était consommé. L’Histoire longtemps
demeurée figée sur cette tension bipolaire, s’est
alors remise en mouvement. L’Union européenne qui
longtemps n’avait plus été qu’un élément
du bloc occidental, peut de nouveau affirmer la vocation historique,
voire historiale, qui est la sienne. Dimension que traduisait,
j’en suis convaincu, le projet de Traité Constitutionnel.
Projet auquel la France, malheureusement, a donné un coup
d’arrêt.
La recrudescence, voire dans certains cas
l’exacerbation, du phénomène religieux, est
un fait suffisamment avéré pour qu’il ne soit
pas nécessaire de l’illustrer ou d’en citer
des exemples. Rappelons simplement que la dernière livraison
du Monde des Religions consacre un dossier de trente pages à
ce XXIème siècle qui, comme l’avait prédit
André Malraux « sera religieux ou ne sera pas »
! Recrudescence polymorphe allant du renouveau catholique à
l’affirmation de l’Islam en passant par la recherche
de la spiritualité ou la multiplication des sectes . De
tout cela, on pourrait chercher la cause dans la désillusion
ressentie à l’égard des espérances
que la modernité occidentale avait engendrées :
désillusion face au progrès dont on attendait davantage
de générosité pour tous. Désillusion
aussi vis-à-vis des mondes meilleurs planifiés par
le collectivisme et le socialisme…
Plus important, pour ce qui nous concerne
ic, est de pointer le contexte de globalisation dans lequel le
phénomène religieux prend place désormais
: technomédiatisation de l’information, immigration
des peuples, multiculturalisme, communautarisme, terrorisme international
(forme que revêt la guerre dans le monde mondialisé)
sont devenus des composantes inéluctables de toute réflexion
en matière de liberté religieuse et de liberté
de conscience. L’’échelle des degrés
d’importance est devenue tout autre : l’adolescente
portant le voile en classe est ainsi le lieu de tensions qui dépassent,
qui « hyperbolisent » la classe, le voile et l’adolescente,
tout en demeurant ancrés en eux. Cette interaction constante
entre le vécu quotidien et l’hyperbole de la globalisation,
constituent désormais l’horizon de la pensée
et de l’action politiques.
C’est ce qu’exprime l’intitulé
du débat organisé à l’initiative du
Parti Radical de Gauche, en ne se limitant pas à traiter
de la liberté religieuse et de la liberté de conscience,
mais en « situant » ce débat dans la perspective
de l’Europe. Précision qui indique qu’il y
a, à nouveau, du sens à aborder une problématique
géopolitique en ayant l’Europe pour référence
; mais qui souligne également qu’au regard du projet
d’une Union européenne organisant le vivre-ensemble
de plus de quatre cent millions de citoyens, le phénomène
religieux fait obstacle et nécessite une réponse
politique. Celle-ci peut-elle être, sans autre forme de
procès, la reprise, l’extension aux dimensions de
l’Union européenne, des valeurs républicaines
de la laïcité, telles que réaffirmées
par une France qui en 2004 a voté la loi d’interdiction
dans l’espace public des signes religieux ostensibles ?
Ou bien faut-il, comme le recommande, dans
le Débat sur la laïcité qui l’opposa
à Alain Touraine, un des meilleurs spécialistes
actuels de la philosophie politique, une réflexion davantage
libérale : « Nous aurions intérêt, affirme
Alain Renaut, à confronter de toute urgence le modèle
républicain qui fait table rase des différences
pour intégrer les individus, au modèle libéral,
qui tolère les différences pour permettre aux personnes
de se reconnaître comme égales dans leur pays d’accueil
».
Quant à évaluer la loi française
de 1905 de la séparation de l’Eglise et de l’Etat,
le Belge que je suis ne se sent pas autorisé à le
faire, même si les travaux et les conclusions de la Commission
Stasi ont été, je peux vous l’assurer, suivis
avec beaucoup d’attention chez vos voisins belges. Cela
étant, si l’enjeu est de savoir comment organiser
la diversité religieuse et culturelle au niveau européen,
et ce dans un monde « mondialisé », la première
constatation à rappeler est que la laïcité
française est le résultat d’une situation
historique propre. Cela n’enlève rien, bien entendu,
à la pertinence de la laïcité républicaine,
mais lui accorder, comme cela a été déclaré
à plusieurs reprises ce matin , un statut de principe intangible
ou encore, selon la formule de Dominique De Villepin en faire
un principe « précurseur dans d’autres pays
européens aux traditions historiques pourtant différentes
» , c’est faire preuve d’une vision trop «
hexagonale » de l’Europe. Tout d’abord la laïcité
républicaine connaît sur le territoire français
lui-même des exceptions, à savoir le statut concordataire
en Alsace et en Moselle ; mais surtout, l’affirmation publique
du droit à la différence religieuse est garantie
à travers les différents Etats membres par une telle
diversité de législations , répondant elles
aussi à des situations historiques particulières,
qu’il est politiquement vain de penser pouvoir en faire
fi.
Ainsi, la législation belge diffère-t-elle
radicalement de l’article 2 de la loi française de
1905 stipulant que « La République ne reconnaît,
ne salarie ni ne subventionne aucun culte » et que seront
supprimées des budgets de l’Etat, des départements
et des communes, toutes dépenses relatives à l’exercice
des cultes ». En effet la loi belge de réformes institutionnelles
-loi spéciale organisant notre Etat fédéral-
dispose en son article 6 que les Régions sont compétentes
pour « les fabriques d’églises et les établissements
chargés de la gestion du temporel des cultes reconnus,
à l’exception de la reconnaissance des cultes et
des traitements et pensions des ministres des cultes » qui
eux demeurent de compétence fédérale et donc
également de la responsabilité de l’Etat.
Par ailleurs, l’organisation de l’enseignement ayant
été aussi fédéralisée dépend
de ce que nous appelons les Communautés (terme qui me paraît
aujourd’hui de plus en plus inapproprié car trop
apparenté au « communautarisme »), lesquelles
sont tenues par l’article 24 de la Constitution «
d’offrir le choix entre l’enseignement d’une
des religions reconnues et celui de la morale non confessionnelle
(…) Tous les élèves soumis à l’obligation
scolaire ont droit, à charge de la communauté, à
une éducation morale ou religieuse ». Ces textes
ont largement contribué à maintenir l’unité
nationale y compris à travers le processus difficile de
la fédéralisation de l’Etat.
Le principe républicain de laïcité
a été réaffirmé par la Commission
Stasi et par le vote de la loi de 2004 interdisant les signes
religieux ostensibles. Les Français ont majoritairement
estimé que telle était la réponse appropriée
. Mais la question aujourd’hui est-elle pareille à
celle qui se posait en 1905 ? Le risque était alors, en
France, de voir l’Eglise catholique contrecarrer l’autonomie
de l’Etat. Objectivement, ce n’est plus dans les mêmes
termes que doit être appréhendée les menaces
liées à l’intégrisme musulman. L’enjeu
politique majeur en ce début du XXIème siècle
n’est pas d’assurer l’autonomie de l’Etat
par rapport à une religion dominante, ni de faire coexister
la République et l’Eglise en les séparant,
mais bien plutôt d’organiser la coexistence sur un
même territoire de religions et de cultures profondément
différentes, voire rivales ou opposées. Il ne s’agit
plus d’affirmer la neutralité d’un Etat refusant
de s’intéresser à ce qui différencie
les citoyens dans leurs choix privés mais de répondre
politiquement, ce qui signifie pour nous démocratiquement,
à la montée en force des revendications identitaires.
Revendications qui se traduisent au quotidien par des comportements
différenciés lesquels recherchent, veulent, exigent
le droit à la « publicité », à
l’effectivité publique des différences qui
les identifient . Je serais incomplet , toutefois, si je ne saluais
pas la position originale, courageuse mais également beaucoup
plus réaliste de Nicolas Sarkozy se prononçant pour
une forme de coopération , dont les modalités seraient
à définir, entre les religions et l’Etat .
Coopération préservant bien entendu la neutralité
de l’Etat qui est la conquête libérale décisive
de la modernité.
Le principe républicain de laïcité
revient à durcir la distinction entre public et privé
: « ce que vous entendez être, ce à quoi vous
vous identifiez, soyez-le chez vous, dans l’espace privé
de la famille, mais appliquez-vous à l’oublier dans
l’espace public » . Cette attitude entraîne
évidemment pour conséquence qu’aucune forme
de reconnaissance politique de la diversité culturelle
et religieuse n’est envisageable. Que cette non-reconnaissance
soit possible voire souhaitable en France, il n’appartient
pas au Belge que je suis d’en juger, par contre l’Européen
en moi ne peut s’empêcher d’estimer que la France
-ce pays historiquement porteur des libertés- commet
l’erreur de croire que l’Europe est française.
Erreur qui s’est d’ailleurs concrétisée
, notamment à cause des socialistes, à l’occasion
du réferendum sur le projet de Traité constitutionnel
européen, celui-ci ayant été jugé
à partir et en fonction de la situation française
et non du devenir de l’Europe.
Je le regrette en tant qu’européen,
je l’ai dit, mais aussi en tant que francophone vivant dans
un pays où une autre communauté linguistique est
majoritaire. Je ne peux, sur ce point, m’empêcher
de déplorer qu’au nom de la même séparation
entre public et privé et pour assurer l’unité
du peuple français, la France soit un des rares pays européens
à avoir refusé de ratifier la charte européenne
des langues régionales et minoritaires. Force est donc,
me semble-t-il, de constater que sur le terrain de la construction
européenne, sur le terrain de la construction de l’unidiversité
européenne, la France n’est actuellement porteuse
ni d’un discours crédible ni d’un projet à
la hauteur des enjeux. Or, l’Europe a besoin d’une
France capable d’affronter les enjeux géopolitiques
attachés au projet d’une Union faite de populations
, de cultures, de religions, de langues différentes. Ces
enjeux -sociétaux, politiques, économiques,
sociaux, de sécurité…- sont d’envergure
et interagissent les uns avec les autres.
C’est pourquoi je conclurai en réaffirmant
que l’objectif premier d’un projet politique d’Union
européenne est de définir les modalités de
cette Union ; autrement dit de donner un contenu à la notion
de citoyenneté européenne. Une citoyenneté
qui, nécessairement, devra articuler un nouvel équilibre
entre privé et public, entre différence privée,
reconnaissance publique et identité citoyenne : identité
dont l’acte originel ne peut être rien d’autre
que l’adhésion aux valeurs de la démocratie
et aux lois par lesquelles une démocratie se « constitue
».
Richard Miller
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