Richard Miller- Mon intervention sera brève et portera sur un sujet précis qui ouvre néanmoins un vaste champ de réflexions et a déjà nourri les travaux de notre assemblée depuis de nombreuses années. Elle concerne l'organisation des cours de morale et de religion, la mise en œuvre d'un enseignement de la citoyenneté et, enfin, la création d'un cours de philosophie dans l'enseignement secondaire.
Sauf erreur de ma part,
M. Busquin est le premier responsable politique à avoir tenté
d'avancer dans la création d'un tel cours. Il avait en son temps commandé
un rapport auprès de professeurs de philosophie, parmi lesquels MM. Sojcher
et Haarsher. M. Di Rupo lui-même avait mis en avant ce rapport. M. Hasquin
s'était également occupé de la question.
Les espérances et les attentes furent grandes, lorsqu'une brillante parlementaire
Ecolo, Mme Bernadette Wynants, rédigea un excellent rapport.
Ce rapport était solidement argumenté, il était porteur de réelles perspectives, avait suscité beaucoup d'enthousiasme, notamment de la part d'un des parlementaires les plus chevronnés de notre assemblée, l'un des rares à avoir acquis une connaissance et une mémoire impressionnantes de la Communauté française. Vous aurez compris que je parle de vous, monsieur Cheron.
Depuis que je suis parlementaire, je me suis toujours trouvé du même côté de la ligne que vous. Entre 1999 et 2004, nous siégions dans la majorité arc-en-ciel avec M. Demotte et M. Nollet; entre 2004 et 2009, nous siégions tous deux dans l'opposition; aujourd'hui, votre parti est dans une majorité olivier.
Je ne tournerai pas trop longtemps autour du pot de cet olivier. Comme mes collègues MR, je respecte le choix des électeurs. Avec la part d'estime personnelle qui doit imprégner les relations entre celles et ceux qui consacrent leur vie à l'intérêt commun et au bien public, je vous souhaite un bon travail.
Je suis membre du seul groupe d'opposition de notre assemblée. Je vous annonce d'ores et déjà que mon travail d'opposition sera respectueux, mais aussi intransigeant. Je vous interpelle directement, monsieur Cheron, car mon opposition sera particulièrement sourcilleuse et rigoureuse vis-à-vis d'Ecolo pour tout ce qui concerne le respect des engagements que vous avez pris et des discours que vous avez tenus. En effet, vous avez incarné aux yeux du public la force du changement, la volonté de progrès, l'avenir en marche, dont la Wallonie, Bruxelles et la Fédération Wallonie-Bruxelles ont besoin. De plus, les résultats électoraux vous ont placé dans la situation de pouvoir peser sur la politique de ces gouvernements. Si je vous dis à cette tribune combien je suis déçu par le florilège - j'aurais pu dire par la chrestomathie, car vous appréciez le grec - de formules toutes faites qui se succèdent au fil des pages, qui vont du durable au solidaire en passant par l'humain, vous mettrez cela sur le compte du séjour forcé du MR dans l'opposition et vous aurez raison. Je suis profondément déçu par votre choix.
Le fait que vous n'ayez pas jugé bon d'essayer de faire un bout de chemin avec nous pour tenter un véritable changement m'a réellement attristé. Soit ! c'est votre choix, monsieur Cheron. Il suffit d'écouter M. Walry, chef de groupe PS, pour savoir à quoi s'en tenir. À cette même tribune, M. Walry vient de dire qu'il continuait : on consolide, on poursuit les efforts, on amplifie les politiques entamées sous la législature précédente, on assure la continuité avec les états généraux de la Culture.
Nos collègues socialistes continueront donc à faire ce qu'ils ont fait durant les cinq années précédentes. Mais alors, monsieur Cheron, où sont les élans nouveaux que vous annonciez ? Où sont les transformations réelles dont vous faisiez " votre tasse de thé " ? Hier, à Namur, Ecolo a effectué une courbe rentrante, peu soulignée, mais essentielle à mes yeux.
M. André Antoine, ministre. - Pas M. Wesphael !
Richard Miller - M. Wesphael est resté sur ses positions.
Cette courbe rentrante concernait le contrôle de l'octroi de licences d'exportation d'armes destinées à des pays étrangers. Cet élément, qui peut paraître négligeable, concerne des populations entières mais je m'en tiendrai aujourd'hui à la citoyenneté.
J'en reviens donc au rapport de Mme Wynants, qui traduisait un engagement ferme d'Ecolo en faveur de la création d'un cours de philosophie dans l'enseignement secondaire, engagement si ferme qu'en décembre 2000, M. Cheron concluait ainsi son intervention : " Ce parlement peut faire en sorte qu'il y ait un avant et un après rapport Wynants ".
Mais que vous est-il arrivé, monsieur Cheron, alors que vous aviez enfin le poids politique nécessaire, pour préférer en rester à ce que vous appeliez " l'avant rapport Wynants ".
Vous avez préféré donner votre feu vert à une structure vieillotte, que de plus en plus de ministres de l'Enseignement reconnaissent comme étant dorénavant inadaptée à la réalité de notre société extraordinairement foisonnante. Vous avez préféré la structure cloisonnante entre les élèves et les actuels cours de religion et de morale, alors que vous vous étiez prononcé " pour qu'en cinquième et sixième secondaires, il y ait dans tous les réseaux un cours de philosophie et que les cours de morale et de religion continuent à être organisés jusqu'en quatrième secondaire ".
Vous passez cet objectif sous silence. Vous vous en tenez à la structure actuelle, qui ne correspond plus aux nécessités de notre société. Et l'on ne retrouve rien de votre engagement dans la Déclaration de politique communautaire, que non seulement vous allez voter - on pourrait à la limite comprendre que ce soit en raison de la discipline de vote d'Ecolo - mais que vous avez négociée, monsieur Cheron. C'est donc le statu quo - cours de religion et cours de morale cloisonnant les élèves - sans oublier une belle " tarte à la crème " : la création d'un cours de citoyenneté.
Quel sera le contenu, madame la ministre, de ce cours de citoyenneté ? Le texte de la DPC stipule en effet le maintien, sans modification, de la structure des cours de religion-morale et la création d'un cours de citoyenneté.
M. le président. - À titre exceptionnel, je donne la parole à M. Cheron.
M. Marcel Cheron (ECOLO). - Il s'agit d'un module et non d'un cours. Le groupe MR veut-il augmenter la plage horaire ? Dans l'affirmative, comment en opérer le financement et dans quelle partie du budget allez-vous puiser ?
Richard Miller - Je ne suis pas le ministre du Budget. Il reviendra à M. Antoine de régler ce type de problèmes. Quant à la nécessité ou pas d'un supplément d'heures de cours, je vous rappelle que deux propositions de décret, qui répondent à ces questions, ont été déposées sous ma signature et celle de mes collègues. Vous connaissez suffisamment, me semble-t-il, la teneur des textes qui ont été analysés par cette assemblée pour savoir que l'on parle effectivement de la création d'un cours de philosophie et, dans une autre proposition, de M. Neven et de moi-même, d'un décloisonnement par des activités en commun des cours de religion et de morale. Proposition qui avait d'ailleurs reçu l'appui de la chef de groupe du cdH de l'époque, Mme Corbisier.
Permettez-moi, madame la ministre, de revenir à vous et de vous adresser les questions suivantes : quels sont les principes et valeurs fondatrices de la citoyenneté qui seront enseignés dans ce module ? En tant que parlementaires de l'opposition, nous serons très attentifs à cette problématique. Quels seront les principes enseignés ? Comment le seront-ils ? Quelle sera, par exemple, la marge, non pas de remise en cause, mais plutôt d'accommodement que vous serez prête à accepter pour ce qui concerne certains principes et valeurs fondamentales, et notamment pour un principe aussi essentiel que l'égalité des hommes et des femmes ? Quelles seront vos instructions sur le contenu du module de l'enseignement de la citoyenneté qui concerne ces principes ? Quelle marge d'accommodement serez-vous prête à leur apporter ?
En effet, force est de constater que les trois partis qui composent la majorité, PS-cdH-Ecolo, ont récemment appuyé l'idée que le port du voile imposé aux femmes ne devait être interprété que du seul point de vue du port de signe religieux et aucunement comme le signe de la soumission des femmes aux hommes. Ce sont des questions d'un intérêt métaphysique assez important.
Je le répète, pour les responsables des trois partis qui composent la majorité, le port du voile ne relève que de la problématique du port des signes religieux, ce qui revient à opérer une distinction radicale par rapport au fait qu'un de ces signes est, selon moi, symbolique de la soumission des femmes aux hommes. Ce débat n'aura pas lieu aujourd'hui, mais croyez bien, madame la ministre, qu'il viendra.
Je puis également vous confirmer, en tant que démocrate, que je suis un défenseur viscéral du droit de chacune et de chacun, catholique, juif, musulman, athée, à exprimer ses convictions philosophiques et religieuses, a fortiori dans une société qui est de plus en plus interculturelle et pluriconvictionnelle. Mais avec la même force, je suis tout autant un défenseur acharné des droits des femmes à décider de leur corps et à jouir de leur liberté. (Applaudissements sur les bancs du MR.)
Nous aurons donc aussi à débattre de l'attitude qui sera la vôtre sur la question du port du voile par des élèves mineures d'âge. Laisserez-vous les chefs d'établissement scolaire assumer les décisions, établissement par établissement, ou choisirez-vous de prendre une décision politique commune pour tous les établissements ? Votre DPC ne le précise pas mais ce débat, soyez en certaine, vous rattrapera. Et nous devrons, chers collègues, travailler ensemble à dégager une solution qui aille dans le sens de la modernité de l'islam telle qu'elle est analysée aujourd'hui dans Le Monde par Malek Chebel.
Je voudrais,
si vous me le permettez, terminer par une coquetterie intellectuelle. On a beaucoup
dit que ce gouvernement était un gouvernement de gauche ou de centre
gauche. Certains l'ont dit en le regrettant et d'autres en s'en félicitant.
Tous les partis de gauche ont toujours fait leur la formule de Marx : "
Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! " Je suis heureux de
vous rappeler que cette formule de Marx avait été empruntée
à Mme de Staël qui avait commencé un ouvrage par ces mots
: " Femmes de tous les pays, unissez-vous ! "