Jeudi 23 octobre 2008
Au Parlement de la Communauté française, en commission de la Culture, de la Jeunesse, de l'Audiovisuel, de l'Aide à la Presse et du Cinéma, Interpellation de M. Richard Miller au ministre Mme Fadila Laanan, relative à la "Programmation de la RTBF".
Richard
Miller - Compte tenu de l'importance de l'enveloppe de la RTBF dans
le budget culturel de la Communauté française, de son augmentation
et du rehaussement du plafond des rentrées publicitaires potentielles,
les francophones de Wallonie et de Bruxelles sont en droit d'attendre beaucoup
de cet outil culturel. Je le répète, la RTBF représente
le poste budgétaire le plus important de notre Communauté.
La RTBF est régie par un contrat de gestion.
Le précédent contrat était relativement strict.
La RTBF est régie par un contrat de gestion.
Le précédent que j'avais eu l'honneur de négocier était relativement strict. Il imposait des quotas, notamment pour la chanson française et le cinéma européen. À cette époque, on pouvait craindre pour la RTBF d'énormes difficultés financières dues à la situation exécrable et à la gestion cavalière de sa régie publicitaire. Lors de la présentation des derniers rapports d'activité portant sur la période couverte par le précédent contrat de gestion, M. Philippot a rappelé que les missions et objectifs de celui-ci étaient remplis. J'ai approuvé cette présentation même si j'ai émis certains doutes sur le nombre et le choix des heures de fiction. J'ai la faiblesse de croire que ces résultats étaient dus à la sévérité du contrat. J'ai donc recommandé de poursuivre en ce sens et d'avoir des exigences encore plus strictes sur le contenu des grilles. Vous n'avez pas opté pour cette voie, c'est votre droit.
Vous avez choisi de " délacer le corset " et de donner un peu d'air à la RTBF. Je ne veux certainement pas polémiquer, même si je continue à regretter que contrairement au décret, la majorité n'ait pu aboutir au vote d'une recommandation reprenant les balises démocratiquement arrêtées par le parlement.
Je fais ce bref rappel car, comme moi, vous avez dû prendre connaissance des déclarations de Mme Lardinois dont la mission est d'acheter des programmes pour la RTBF. Surnommée à tort ou à raison Mme Warner, Mme Lardinois exerce un métier très difficile. Du moins, il l'était puisque désormais le contrat prioritaire signé avec le studio Warner limite considérablement les choix.
Qu'en est-il des missions culturelles et éducatives de base de la RTBF ? Dans la Libre Belgique du 4 octobre, Mme Caroline Lang, général manager de Warner Bros Television, déclarait : " Nous avons travaillé avec RTL pendant 15 ans, ils disposent de pas mal de programmes, notamment en termes de séries car ils ont de nombreux contrats avec d'autres studios. Pour eux, il n'est donc pas possible d'exposer de la même façon toutes les séries.
Avec l'arrivée d'Yves (Bigot) et de Valérie (Lardinois), on a eu le sentiment qu'on avait des interlocuteurs plus ouverts à ce type d'accord. Or, à la fin, les offres ne sont plus si différentes les unes des autres mais, disposant de moins de programmes sur les étagères, la RTBF peut mieux les valoriser sur antenne. "
Je rappelle que ce sont les propos du general manager de la Warner. Parmi les séries annoncées ou en cours de diffusion, il y a Gossip- Girl, Smallville, FBI, The Big Band Theory, Sarah Connor, inspiré de Sarah Connor's Chronicles, Aliens, Friends, EleventhHour, PushingDaisy, etc.
Toutes sont
produites par la Warner et, à en croire Mme Lang, elles seront mieux
valorisées sur les antennes de la RTBF. Pour Mme Lardinois égratigner
les séries, comme je l'ai fait pour Californication sur les ondes de
la RTBF, est une bonne chose car cela peut créer un " buzz ",
autrement dit faire du bruit. Il me semble que ce n'est pas là l'objectif
de la RTBF !
Madame la ministre, pouvez-vous communiquer au parlement les résultats
des premières analyses qualitatives sur la façon dont la RTBF
exerce ses missions de service public ? Je sais que vous avez déjà
dit à M. Reinkin ne pas pouvoir en disposer avant que de nouvelles études
ne soient réalisées.
Cependant on ne peut laisser la RTBF poursuivre dans cette voie. Je respecte la liberté des téléspectateurs : ils regardent les programmes de leur choix. Les chaînes privées peuvent organiser leur programmation comme elles l'entendent en respectant les dispositions légales. Par contre, je ne vois pas pourquoi nous devrions accepter que notre chaîne publique, financée par une dotation publique, s'identifie de plus en plus aux chaînes privées (" À la fin, les offres ne sont plus si différentes les unes des autres ") que les spectateurs peuvent regarder s'ils en ont envie.
La RTBF participe à un processus d'identification à une sous-culture américaine - et l'on vient encore d'apprécier tout ce qui la sépare de notre société européenne. J'en profite pour souligner la différence entre la programmation des fictions et le travail accompli par la plupart de ses journalistes, qui parviennent à donner une autre vision du monde et de la société que celle que leur propre chaîne diffuse au travers de séries formatées. Je ne pratique pas un anti-américanisme primaire, mais je m'oppose à la présence d'une sous-culture commerciale américaine sur notre chaîne de service public.
Je maintiens donc ce que j'ai dit : l'épisode Bigot a été un lamentable échec au regard des missions de service public de la RTBF. Il est temps que la Communauté française se fasse entendre et exige une programmation plus éducative. J'ai d'ailleurs entendu beaucoup de professeurs aborder cette question ces derniers temps, et des tribunes ont été publiées dans la presse écrite à ce sujet.
Mme
Fadila Laanan, ministre de la Culture et de l'Audiovisuel. - Je suis
heureuse que vous reconnaissiez que je respecte l'autonomie de la RTBF. S'il
vous arrive de donner l'impression d'être opposé au service public,
je sais qu'il n'en est rien, contrairement à certains de vos amis libéraux
qui ne s'en cachent pas d'ailleurs. Je n'oublie pas que vous êtes un des
pères fondateurs du libéralisme social en Belgique. Je le rappelle
ici avec beaucoup de respect, et même d'affection, car je sais que les
temps sont durs au MR pour les tenants de ce courant.
Cela dit, je ne comprends pas toujours votre manière de manifester votre
attachement au service public. Vous semblez ne voir que le verre à moitié
vide. À chacun sa nature, mais je préfère voir le verre
à moitié plein.
Je ne pense pas faire preuve de complaisance à l'égard de la RTBF.
Pour ne prendre qu'un exemple récent, qui me vaut aujourd'hui trois questions
orales, je viens d'écrire à l'administrateur général
de la RTBF afin de déplorer que la soirée CAP 48 n'ait pas fait
l'objet d'une traduction gestuelle sur La Deux. Je ne peux vous laisser sous-entendre
que le contrat de gestion que j'ai négocié serait plus laxiste
que celui que vous aviez négocié avant moi. Comment expliquez-vous
qu'il soit passé de 20 à 46 pages ? Je vois également mal
pour quelle raison mon cabinet aurait passé autant de temps en réunion
avec les représentants de la RTBF, sans imposer de nouvelles obligations
de service public, fondées sur les recommandations de votre parlement,
même si elles n'étaient pas unanimes. Ainsi, après analyse
et écoute des milieux concernés et lecture de vos recommandations,
j'ai décidé de maintenir la règle des cinq minutes sans
publicité avant et après les émissions pour enfants, règle
dont on envisageait la suppression.
Quant aux nouvelles obligations imposées à la RTBF, je n'en citerai
que quelques-unes. Le quota général de diffusion d'oeuvres européennes
est passé de 50 à 55 %. L'enveloppe de coproduction avec les producteurs
indépendants a substantiellement augmenté. Les missions de service
public portant sur l'information, la culture, le divertissement, l'éducation
permanente et l'éducation aux médias ont été précisées.
Enfin, deux nouveaux mécanismes de suivi des objectifs, dont une étude
annuelle qualitative réalisée par un organisme indépendant
et des experts reconnus, ont été mis en place.
Le contrat de gestion ne contient aucun recul sur les principaux quotas. Il
est toujours imposé à la RTBF de diffuser au moins 50 % d'œuvres
de fiction d'origine européenne, 120 films de long métrage et
40 oeuvres d'auteurs plus difficiles au minimum, et au moins 33 % des films
distribués en salle par une société belge.
S'agissant du quota de diffusion d'oeuvres européennes, vous n'avez aucune
inquiétude à avoir.
Si on cumule les minutages des films, séries et téléfilms,
le pourcentage d'oeuvres européennes est passé de 50,7 % en 2005
à plus de 60 % au second quadrimestre de 2008.
Venons-en aux séries américaines. Je vous demanderai de suivre
mon raisonnement jusqu'au bout avant de réagir. Je ne cherche pas à
faire l'apologie des séries américaines. Que cela soit clair entre
nous. Ma conclusion devrait en effet vous satisfaire. Ces séries semblent
vous poser un problème. Cela m'étonne. Vous avez en effet avoué
avec une sincérité déconcertante ne pas les regarder. Avec
tout le respect que je dois au libéral social que vous êtes, permettez-moi
de vous suggérer de les regarder un peu plus. Que vous le vouliez ou
non, certaines de ces séries sont aussi des objets culturels, l'expression
d'une forme de créativité.
Certains grands réalisateurs s'y sont d'ailleurs essayé. Elles
sont même le vecteur d'une série de valeurs qui ne sont pas celles
du consumérisme à outrance que vous craignez.
Certaines séries américaines véhiculent des messages de
tolérance entre les races, de respect envers les minorités et
entre les individus, de libération de la femme, d'opposition à
la violence urbaine, de résistance à la libre circulation des
armes, de lutte contre toutes formes d'assuétudes, bref des messages
citoyens. Il est heureux que nos adolescents en regardent certaines, même
américaines.
Monsieur Miller, regardez-les aussi ! Le libéral social que vous êtes
et la socialiste que je suis pourraient s'accorder sur ce point. J'aimerais
bien que nous soyons plus souvent d'accord, au risque d'énerver certains
de vos amis.
Je m'étonne que vous estimiez ces séries comme l'expression d'une
sous-culture américaine.
Pour moi, toutes les cultures sont respectables.
Depuis les deux guerres mondiales, surtout la seconde, et le plan Marshall qui
a suivi l'original, l'Europe est effectivement soumise à une forte influence
culturelle américaine, qui s'est accrue avec la mondialisation et Internet,
où le pire côtoie le meilleur. Notre culture a-t-elle été
rayée de la carte pour autant ? Que je sache, Bob Dylan n'a pas tué
Jacques Brel, tous deux sont au panthéon des chanteurs. Il n'y a jamais
eu d'offre culturelle francophone belge aussi riche qu'aujourd'hui, malgré
la quantité croissante des séries américaines sur toutes
les chaînes captables. Notre cinéma, nos lettres et notre scène
rock ne se sont jamais aussi bien portés. Vous et moi sommes bien placés
pour le savoir, monsieur le ministre.
Je vous donne ce titre car nous avons contribué tous les deux à
soutenir cette effervescence. Depuis quelques années, la diversité
culturelle ne cesse de grandir à Bruxelles et en Wallonie. Pour le constater,
il suffit de lire les agendas culturels des quotidiens.
Sans faire l'apologie des séries américaines, ne jetons pas le
bébé avec l'eau du bain. La conclusion de mon développement
vous fera plaisir.
Premièrement, la RTBF ne doit pas être une copie des chaînes
privées. Ce n'est pas notre rôle de critiquer son offre. Certaines
séries sont diffusées à la fois sur les chaînes publiques
et sur les chaînes privées. Mais c'est aussi le cas d'une multitude
de films ! Si on se limite à considérer uniquement ce segment
de l'offre, on constate une similitude entre chaînes publiques et privées,
phénomène qu'on retrouve ailleurs qu'en Belgique. L'essentiel
consiste à ce que la RTBF se différencie de l'offre privée,
ce qui n'implique pas que tous ses programmes soient différents. L'objectif
principal de la RTBF est de toucher le plus large public possible, à
une fréquence et selon une durée importantes, avec une programmation
de qualité. Ce n'est pas l'audimat. Évaluer la RTBF en fonction
des programmes en soirée sur la Une est réducteur.
Il faut l'évaluer à l'aune de l'ensemble de sa programmation.
" Matin première ", " Face à l'info ", "
Tout autre chose ", " Mille feuilles ", " Intermedias ",
" Questions à la une ", " Classique 21 ", "
Musique 3 ", " 50 degrés Nord ", " Quai des Belges
" sont des exemples d'émissions de service public et non une assimilation
à une sous-culture américaine.
Deuxièmement, la RTBF doit respecter ses obligations de service public.
Je ne suis pas en mesure de vous communiquer les premières analyses qualitatives
sur la manière dont la RTBF remplit ses missions. Les articles 65 et
67 du contrat de gestion prévoient que ces données soient transmises
exclusivement au conseil d'administration de la RTBF et qu'un commentaire soit
communiqué au ministre de l'Audiovisuel.
Je m'engage néanmoins à vous les faire parvenir dès que
j'en aurai connaissance. Monsieur Miller, je vous demande d'arrêter de
trépigner d'impatience et de vouloir mettre à tout prix la pression
sur la RTBF à travers moi ou inversement. C'est le conseil d'administration
de la RTBF, où votre parti est représenté, qui surveille
l'évolution des tableaux de bord quadrimestriels et effectue les ajustements
nécessaires. Ce n'est que dans le cas de trois évaluations successives
ne rencontrant pas, en tout ou en partie, les objectifs d'audience que la Communauté
française envisagerait de réviser les dispositions du contrat
de gestion. C'est totalement prématuré pour l'instant mais si
c'était le cas, vous pouvez compter sur ma vigilance.
En conclusion : oui, la RTBF a des obligations de service public et je veille
à leur respect ; non, la RTBF n'est pas obligée de priver son
public potentiel de certaines émissions susceptibles de lui attirer une
audience plus large. J'imagine que cela ne vous satisfera pas totalement, nous
en reparlerons.
Mais d'ici là, monsieur Miller, faites-moi plaisir, regardez davantage
de séries américaines et, surtout, l'ensemble des émissions
de la RTBF. Cela ne vous rendra pas moins dur avec la RTBF si elle le mérite,
mais cela vous rendra plus juste envers ce service public auquel vous tenez
malgré tout.
Richard Miller - Madame la ministre, quand nous ne polémiquons pas, nous nous rendons compte que nos points de vue ne diffèrent pas tellement !
Les déclarations d'une représentante importante de la RTBF et d'une autre de la Warner étaient en opposition avec les missions publiques de la RTBF, c'est pourquoi je suis revenu à la charge.
Vous avez mis en exergue la créativité qui est en effet un élément déterminant de l'existence de la RTBF. Cependant, ces séries n'ont rien de créatif. Elles sont formatées dans les émotions, les répliques, l'intrigue. J'en ai regardé depuis ma dernière interpellation. Pas plus tard qu'hier, je suis tombé sur un programme dont les dialogues étaient d'une stupidité affligeante. C'est contre cette tendance que je m'oppose et que je continuerai à le faire.
Vous avez eu une très belle réplique : " Bob Dylan n'a pas tué Jacques Brel ". Bien entendu, ce sont de très grands artistes et nous devons veiller, au sein de notre communauté, à donner le maximum d'ouverture à ce type de créativité. Raison pour laquelle je continuerai de croire que la programmation de la RTBF mérite la plus grande attention de la part des parlementaires de notre assemblée.