|
Actualité :
Communauté française -
Séance publique du 24 mai 2005
Intervention de Richard Miller dans le débat
sur la proposition de résolution relative aux négociations
de l’Accord Général sur le Commerce des Services
au sein de l’OMC.
Le débat sur la proposition de résolution
relative aux négociations de l’Accord Général
sur le Commerce des Services (AGCS) au sein de l’Organisation
Mondiale du Commerce (OMC) me paraît être l’occasion
de mettre en évidence quelques éléments de
première importance.
Tout d’abord -il s’agit
d’un point essentiel-, c’est au sein de notre Institution
de la Communauté française que ce débat a
lieu. Ces mots doivent être entendus dans leur double signification
; à savoir celle d’avoir lieu, de s’effectuer,
d’avoir cours, mais aussi celle d’être en son
lieu, à sa place, ici au sein de notre Assemblée.
En effet, quelle Institution pourrait mieux
être à même d’accueillir et de mener
le débat sur l’AGCS que celle qui est une des rares
au monde, peut-être la seule, à n’avoir en
charge que des compétences exclusivement axées sur
l’être humain. Des compétences qui ne concernent
que la personne humaine eu égard à tout ce qui en
assure la dignité et la singularité : la langue,
l’éducation, la culture, l’émotion esthétique,
le savoir intellectuel et la capacité de dialoguer avec
autrui.
Ces compétences institutionnelles qui
sont celles de notre Assemblée et donc, aussi bien, les
qualités qui caractérisent l’être humain
sont, comme vous le savez, directement concernées par ce
que, dans le secteur économique, on appelle les services
et, par voie de conséquence, par l’Accord général
sur le commerce des services.
Ce rappel est une première réponse
à celles et ceux qui estimeraient vain, inutile, voire
présomptueux de débattre dans notre enceinte d’accords
mondiaux visant l’organisation mondiale du commerce dans
un monde « mondialisé ». A l’encontre
d’un tel sentiment d’impuissance, je prétends
au contraire que la responsabilité politique que nous avons
vis-à-vis de ces matières est d’autant plus
pressante et impérative que c’est leur existence,
au sens où nous l’entendons, c’est-à-dire
en tant qu’elles sont l’expression du droit des gens
et du droit des populations à l’affirmation et à
l’expression de leur identité et de leur différence
culturelles, que ce n’est donc rien moins que l’existence
de ces droits qui pourraient être vidés de leur contenu.
Notre responsabilité politique à
l’égard des compétences qui sont les nôtres
n’est pas une responsabilité limitée, étriquée
par des considérations territoriales. Notre fierté
de francophones est tout le contraire de ce qui se joue en Flandre,
de ce qui constitue la vision flamande, vision aujourd’hui
portée par un ministre-président social-chrétien
lequel veut exporter partout dans le monde des flamandisations
ou des flamandatures. Notre fierté de francophones est
d’être capables de nous ouvrir au monde. S’ouvrir
au monde, cela ne veut pas dire rester fermés sur soi,
comme des colons en terre hostile ; cela ne veut pas dire non
plus « se perdre » dans le monde, mais participer
pleinement au monde multiculturel, pluriethnique, polycivilisationnel
qui se met en place chaque jour davantage.
C’est là une deuxième
réponse à la vision pessimiste teintée d’antipolitisme
qui considère que de toute façon une résolution
politique ne peut rien contre la puissance du marché :
au contraire, que le monde soit mondialisé signifie justement
que son espace, sa spatialité, son territoire tend à
s’homogénéiser et que dès lors ce qui
se passe ici, ce qui est exprimé ici, n’est plus
limité à la Wallonie et à Bruxelles mais
résonne désormais partout à travers l’espace,
si pas homogène du moins homogénéisé,
de la mondialisation.
Permettez-moi d’ailleurs une parenthèse
: l’homogénéité territoriale, si elle
ouvre des espaces, présente aussi ses travers. Prenons,
à titre d’exemple, la pauvreté. Loin de moi
l’idée de considérer que les différences
de niveaux sociales et humaines entre les pays du Nord et ceux
du Sud ne présenteraient plus le même degré
dramatique. Mais je veux dire que le territoire de la mondialisation
par son homogénéité croissante parsème
désormais l’ensemble de tous les pays de déséquilibres
sociaux et humains. Des zones de pauvreté existent aussi
dans les pays riches ou développés. Il suffit pour
s’en rendre compte de parcourir la trentaine de kilomètres
qui sépare certaines communes du Brabant wallon d’autres
situées dans le Borinage. Ce sont deux univers radicalement
différents.
Je ferme la parenthèse et répète
que la proposition de résolution qui est soumise à
votre examen n’est pas un coup dans l’eau. Elle nous
met face aux compétences qui, de par la Constitution belge,
nous sont attribuées mais qui, de par la mondialisation,
résonnent d’une force d’impact tout à
fait particulière. Que notre responsabilité se soit,
d’une certaine façon, étendue, amplifiée,
c’est le cas depuis 1994, année où furent
ratifiés les accords généraux sur l’OMC.
Or, j’ai déjà eu l’occasion de le rappeler
à la présente tribune, ce sont les partis socialiste
et social-chrétien qui ont, sans réserve ni amendement
ratifié ces accords ! Ce ne sont pas les libéraux
qui, eux, se sont abstenus au motif qu’il n’y avait
pas assez de garanties pour le service public ni pour le maintien
de la diversité culturelle, alors appelée «
l’exception culturelle ». C’est donc en parfaite
continuité avec la position défendue par les libéraux
réformateurs que j’ai cosigné la présente
proposition de résolution.
Comme Philippe Fontaine l’a rappelé
dans son rapport des travaux de commission, j’ai insisté
durant ces travaux sur la nécessité de distinguer
les deux notions que sont « mondialisation » et «
globalisation ». Je sais que ces termes sont le plus souvent
utilisés l’un pour l’autre et que l’on
tend à ne voir dans « mondialisation » que
la traduction française du « globalization »
anglo-américain. C’est une erreur -et il est
hautement significatif que la confusion ait cette origine linguistique.
Je le répète c’est une erreur que les francophones
n’ont aucun intérêt ni culturel, ni politique,
ni économique, à entretenir.
Je crois au contraire qu’il est décisif
de distinguer les deux termes. La « mondialisation »
désigne un phénomène historique, une réalité
objective qui est due à des évolutions convergentes
dans les domaines de la technique, de la démographie et
de l’économie. Ainsi, à différentes
étapes de l’histoire de l’humanité,
différentes formes de « mondialisation » se
sont mises en place, telles qu’elles étaient rendues
possibles par les conditions sociales-historiques du temps. Ainsi
dans Mondialisation Altermondialisation, le professeur Jean Matouk
cite comme exemples les Croisades, la découverte des Amériques,
l’Europe marchande, le colonialisme, les échanges
agricoles…
Plus près de nous et en se cantonnant
à l’aspect économique, Jean-Paul Fitoussi
et Pierre Rosanvallon dans Le nouvel âge des inégalités
distinguent à partir des années soixante trois mondialisations
successives. La première s’est faite à l’intérieur
même des pays de l’OCDE dans le cadre du Kennedy Round
qui a eu pour conséquence d’abaisser le niveau moyen
des tarifs douaniers. La deuxième, fin des années
septante, avec l’essor des marchés de capitaux favorisé
par les progrès de l’informatique. On est alors sorti
d’un modèle « douanier » fondé
sur des classifications de produits, de droits, de procédures
et de négociations entre Etats pour entrer dans l’économie-monde
des marchés de change et des produits financiers : «
La monnaie a perdu son statut d’incarnation d’une
souveraineté, pour devenir un actif représentatif
de la richesse du pays. Hier, fille de l’Etat, elle est
sortie de l’espace de la souveraineté par son immersion
dans le marché mondial » (p.111-112). Il n’est
pas besoin de rappeler que la monnaie unique européenne
constitue une formidable avancée politique visant à
réintroduire cette monnaie dans un espace de souveraineté
non plus aux dimensions d’un Etat mais aux dimensions politiques
de l’Union européenne. La troisième mondialisation
date du début des années nonante, concomitamment
à l’effondrement de l’économie communiste.
Ce seront les accords du GATT signés à Marrakech
en avril 1994, qui prévoient en dix ans une réduction
des droits de douane imposés par les pays développés
sur toutes les espèces de marchandises, c’est-à-dire
sur les biens et sur les services.
Je tiens à remarquer entre parenthèses,
que figure aussi dans ces accords, ratifiés dans notre
Communauté par une majorité socialiste/sociale-chrétienne
aujourd’hui reconstituée, la disparition au bout
de dix ans (nous y sommes aujourd’hui) de l’accord
multifibres qui protégeait les industries textiles européennes
!
La mondialisation est un phénomène
objectif : ce sont des accords, des négociations, des avancées
sur lesquels il est possible, même si cela requiert une
puissance politique considérable (aux dimensions par exemple
de l’Union européenne), d’agir. Le terme de
globalisation en revanche traduit un projet, une visée
qui intègre le technique, l’économique, le
démographique dans un ensemble politico-culturel. La globalisation
est une visée de caractère idéologique prônant
un monde uniforme reproduisant partout un modèle standard
de type anglo-saxon et ce, à des fins commerciales.
A cet égard l’industrie culturelle
qu’est le cinéma est au cœur de tous les enjeux
depuis déjà de nombreuses décennies (plus
ou moins depuis 1930) mais singulièrement depuis 1993.
C’est en effet à partir du cinéma qu’ont
eu lieu les premiers affrontements pour conserver au niveau de
l’OMC le principe de l’exception culturelle. Ce combat
est resté latent durant plusieurs années et est
aujourd’hui dans une phase cruciale avec la négociation
de la convention sur la protection de la diversité des
contenus culturels et des expressions artistiques à l’UNESCO.
La palme d’or remportée par les
frères Dardenne à Cannes peut, bien entendu, être
vue comme un étendard pour ce combat.
La globalisation est la visée à
l’œuvre dans les avancées de la mondialisation.
Ce qui ne signifie pas pour autant que les avancées sociales
et humaines obtenues par le biais de la mondialisation dans le
cadre de l’économie de marché doivent être
tenues pour rien. Cela signifie au contraire qu’il faut
veiller politiquement à ce que la mondialisation continue
à se traduire par de telles avancées au service
des êtres humains à travers tous les pays, ou pour
reprendre l’expression ci-dessus, à travers l’espace
homogénéisé de la mondialisation. C’est
pourquoi il importe de distinguer et d’opposer cette forme
de mondialisation à celle qui serait au service de ce dont
la formulation la plus explicite, la plus directe peut se lire
sous la plume non anodine d’Henry Kissinger : « Qu’il
s’agisse d’armement ou de dynamisme économique,
de science ou de technologie, d’enseignement supérieur
ou de culture populaire, l’Amérique exerce un ascendant
sans précédent sur l’ensemble de la planète
(…) La culture populaire américaine impose des normes
en matière de goût au monde entier » (La nouvelle
puissance américaine, p.13 et 14).
Chers collègues,
C’est parce que je suis un libéral
attaché aux libertés fondamentales des gens et au
droit des populations d’affirmer, d’exprimer et de
soutenir -via la puissance publique, via la puissance politique-
leur identité et leur différence culturelles que
je vous demande instamment de voter unanimement le texte de cette
résolution relative à l’Accord général
sur le commerce des services au sein de l’OMC.
Richard Miller
Retour
interventions parlementaires
|