Jeudi 25 septembre 2008
Au Parlement de la Communauté française,en séance publique : Interpellation de M. Richard Miller à M. Christian Dupont, ministre de l'enseignement obligatoire, nayant pour objet " l'enquête du Vif/l'Express sur l'Islam à l'école "
Richard Miller - Une récente enquête du Vif/L'Express,au titre excessif, tapageur et populiste a brutalement remis au centre du débat la question des rapports entre l'école et la liberté de manifester sa religion.
Si les faits décrits dans l'enquête existent bel et bien, prétendre que l'Islam " gangrène " l'école est intolérable, d'autant qu'aucune mention n'est faite des milliers d'enfants et de jeunes de confession musulmane qui fréquentent quotidiennement les établissements scolaires sans problème.
Certes, la contestation des bases historiques ou scientifiques au nom du dogme religieux et la difficulté de faire participer certains élèves à des cours d'éducation physique ou à des activités extrascolaires sont inacceptables, mais qu'est-ce qui justifiait le recours à une telle formule sinon l'évidente volonté de choquer, au risque de dresser certaines communautés les unes contre les autres dans une ville comme Bruxelles ?
Ma première
question, monsieur le ministre, sera d'ordre statistique. Disposez-vous d'informations
relatives à la nature, à la fréquence et à l'importance
des comportements décrits dans l'article précité ? Si la
liberté de la presse est totale dans notre démocratie, j'estime
toutefois que cette question de société est soulevée avec
une certaine brutalité.
J'en viens aux rapports entre l'école et la religion.
Le Pacte scolaire de 1959 reconnaît dans l'école un espace d'expression de la religion, que celle-ci soit catholique, protestante, anglicane, israélite, islamique ou orthodoxe. Des cours laïques sont également possibles.
Pour l'enseignement officiel, qu'il soit organisé ou subventionné par la Communauté française, deux décrets de 1994 et de 2003 ont en outre organisé la neutralité.
Ces deux textes énoncent notamment que " les faits sont exposés et commentés, (. . . ) avec la plus grande objectivité possible, (. . . ), la diversité des idées est acceptée, l'esprit de tolérance est développé et chacun est préparé à son rôle de citoyen responsable dans une société pluraliste ".
Ces textes précisent aussi que l'école " éduque les élèves qui lui sont confiés au respect des libertés et des droits fondamentaux (. . . ). Elle ne privilégie aucune doctrine relative à ces valeurs. Elle ne s'interdit l'étude d'aucun champ du savoir. Elle a pour devoir de transmettre à l'élève les connaissances et les méthodes qui lui permettent d'exercer librement ses choix.
Elle respecte la liberté de conscience des élèves. "
Enfin, " L'école (. . . ) garantit à l'élève ou à l'étudiant le droit d'exercer son esprit critique et, eu égard à son degré de maturité, le droit d'exprimer librement son opinion sur toute question d'intérêt scolaire ou relative aux droits de l'homme.
Ce droit comprend la liberté de rechercher, de recevoir et de répandre des informations et des idées par tout moyen du choix de l'élève et de l'étudiant à condition que soient sauvegardés les droits de l'homme, la réputation d'autrui, la sécurité nationale, l'ordre public, la santé et la moralité publiques.
Le règlement d'ordre intérieur de chaque établissement peut prévoir les modalités selon lesquelles les droits et libertés précités sont exercés.
La liberté de manifester sa religion ou ses convictions et d'en débattre, ainsi que la liberté d'association et de réunion sont soumises aux mêmes conditions. "
La question qui se pose alors est de savoir pourquoi, s'ils sont condamnés par décrets, certains comportements ne sont pas sanctionnés et continuent à se manifester.
La réponse est à trouver, à mon sens, dans l'absence de véritable dialogue, laissant ainsi le champ libre à l'expression de certains fondamentalismes comme ceux décrits dans Le Vif/L'Express.
La question devient donc : Pourquoi n'y a-t-il pas ce dialogue ? Pourquoi ne fait-on pas respecter les dispositions en vigueur ? Pourquoi n'essaye-ton pas de développer des éléments raisonnables à cet égard ?
Mon sentiment est que la réponse est à chercher dans la peur. Non pas la peur de l'autre, non pas la crainte de confronter ses propres convictions à celles des autres, mais une peur que nous ne pouvons avoir en tant que démocrates, une peur d'ordre partisan, la peur de froisser un électorat voire la volonté d'instrumentaliser celui-ci. Or, et c'est le message que je tiens à délivrer par cette interpellation, cette peur conduit à fermer les yeux sur des réalités qui, à force de ne pas être prises en compte, finiront pas remettre en cause le vivre ensemble au sein de notre société.
Monsieur le ministre, durant toute cette législature, je n'ai cessé de plaider pour que le dialogue interculturel et interconfessionnel soit mieux organisé à l'école, notamment par l'enseignement obligatoire pour tous les enfants d'éléments de connaissance des différentes religions. À chacune de mes interventions, votre prédécesseur, Mme Arena, et vous-même m'avez envoyé sur les roses.
L'expression dit très bien ce qu'elle veut dire.
Mais je poursuis ce plaidoyer auquel j'en ajoute un deuxième : que ce dialogue ait aussi lieu en dehors de l'école.
Monsieur le ministre, quelles mesures comptez-vous prendre pour faire évoluer raisonnablement le dialogue interculturel et faire respecter les dispositions légales en vigueur ?
M.
Christian Dupont, ministre de l'Enseignement obligatoire. - Je dirai
d'abord à M. Miller que je ne me souviens pas de lui avoir manqué
de courtoisie. Comme il a décidé d'être d'humeur morose
dans ses interrogations, il faut, semble-t-il, qu'il y ajoute le ton.
Je tiens tout d'abord à vous dire que, comme nombre d'entre vous, j'ai
été interpellé par la manière dont un magazine a
mis certaines questions sociétales en exergue, et a fortiori à
travers l'école.
J'ai comme vous, monsieur Miller, le plus grand respect pour la liberté
de la presse qui, comme toutes les libertés publiques, a pour corollaire
un sens de la responsabilité et une obligation éthique à
charge de celui qui l'exerce. Je ne me prononcerai donc pas sur la manière
dont un certain nombre de faits sont mis en lumière, même si je
crois qu'il n'est jamais opportun de jouer sur les peurs.
Oui, les directeurs d'établissement et les pouvoirs organisateurs sont
confrontés à certaines revendications que l'on pourrait qualifier
de communautaires.
Ces revendications, portées par des élèves ou des parents,
rarement par des groupements ou des organisations, sont de deux ordres qu'il
ne faut pas confondre.
Les premières visent à l'adaptation de certains aspects de la
vie de l'école aux pratiques religieuses
des élèves et des familles : le port de signes religieux, la prise
en compte des fêtes religieuses dans le rythme scolaire, le type de nourriture
dans les cantines. J'estime que ces demandes ne sont pas illégitimes
en soi. Elles doivent recevoir une réponse conforme au projet d'établissement,
à travers le règlement d'ordre intérieur et à la
suite d'un dialogue avec les parents. Cette réponse doit bien entendu
s'appuyer sur les principes de neutralité, d'égalité et
de non-discrimination et s'inscrire dans les objectifs de l'école fixés
par le décret " missions ". Je pense qu'un établissement
qui accueille une majorité d'élèves de confession ou de
culture musulmane n'aura pas la même approche qu'une école dont
les élèves musulmans sont très minoritaires.
Une deuxième catégorie de demandes porte sur une révision
des principes qui fondent notre système éducatif : mise en question
de la mixité filles/garçons, refus de suivre certains cours, exigence
de mettre sur le même pied le discours religieux et le savoir scientifique.
La réponse à cesrevendications est claire : c'est non ! Relayant
les faits rapportés par la presse, vous mentionnez également de
véritables infractions aux règles et aux principes de l'école
: le prosélytisme, les pressions exercées sur les jeunes filles.
Ces comportements sont inacceptables et doivent être dénoncés
au directeur de l'établissement pour qu'il prenne les mesures disciplinaires
envers ceux qui s'en rendent responsables.
Je pourrais également vous rappeler, mais vous l'avez certainement perçu
vous aussi, que l'article sur lequel vous basez votre interpellation ignore
complètement " les très nombreux trains qui arrivent à
l'heure ". Au cabinet, nous sommes loin d'être débordés
de plaintes et de demandes de ce type. Or, les directions sont extrêmement
sensibles à faire respecter le décret " neutralité
".
Nous vivons dans une société résolument multiculturelle,
une société qui doit affronter de forteslogiques d'exclusion et
de ségrégation, que l'on retrouve bien évidemment dans
l'école. Cette société, cette école doivent faire
face à une montée en puissance de l'individualisme et du communautarisme,
au détriment de la citoyenneté et du "vivre ensemble".
Dans ce contexte, l'école doit être un lieu privilégié
pour que des jeunes d'origine, de condition et de conviction diverses se rencontrent
et partagent projet commun. La gestion de cette diversité ne va certes
pas sans difficultés. Cependant, pour avoir été à
la rencontre des enseignants et des directeurs d'établissements les plus
exposés à cette diversité, je peux vous affirmer qu'ils
oeuvrent tous les jours, et souvent avec succès, pour que leur école
accueille l'ensemble des publics dans un espace véritablement commun
qui valorise l'apprentissage, l'effort et l'excellence, la participation et
la responsabilisation de chacun. Dans bien des cas, cela marche.
Évidemment, on ne met en exergue que ce qui ne marche pas. Souligner
combien la compétence et la créativité des enseignants
permettent de dégager des solutions aux difficultés rencontrées
sur le terrain, c'est également faire droit à cette réalité
que vous jugez vous-même déformée par certains titres que
nous appellerons " choc ".
Le travail de prévention et de sensibilisation existe et fonctionne quoi
qu'on en dise. Dire que rien n'est fait en la matière, c'est un manque
de respect à l'égard de l'action de tous ceux qui prennent ces
difficultés à bras-le-corps et qui réalisent un travail
remarquable.
Mais nous savons tous que l'école n'est pas à l'abri de situations
qui naissent en dehors de ses murs.
En tant que ministre, je dois être attentif à l'évolution
de tels phénomènes et apporter des réponses aux chefs d'établissement
et aux enseignants qui y sont confrontés. Concernant la montée
des théories créationnistes, par exemple, les enseignants ont
pu participer à trois journées de formation. La qualité
des modules dispensés par des professionnels en a garanti le succès.
Cette formation a été développée par des spécialistes
en pédagogie, en philosophie et en sociologie, avec la collaboration
des inspecteurs des différents cours de religion et de morale.
Une recherche-action a été confiée, à la demande
de la Communauté française, à une équipe pluridisciplinaire
de l'ULB afin de développer des outils pédagogiques. Les enseignants
pourront ainsi mieux appréhender les difficultés qu'ils rencontrent
dans leur classe.
J'estime toutefois que l'ampleur de ce phénomène a été
largement exagérée.
En outre, nous travaillons, avec le Conseil supérieur des cours philosophiques,
à l'élaboration d'une action commune. Des rencontres actuellement
organisées avec ce Conseil nous permettront d'avancer de manière
constructive dans le domaine de l'éducation à la citoyenneté.
Je souhaite que ce Conseil émette des recommandations concrètes
sur une convivialité à l'école qui soit fondée sur
le respect de valeurs communes. En agissant ainsi, je n'adopte pas une position
angélique ; je ne me soumets à aucune prétendue tactique
électoraliste, mais souhaite résolument avoir une approche sereine,
équilibrée et informée des réponses que doit apporter
l'école aux affirmations identitaires et aux revendications religieuses.
J'estime être en droit de demander qui, dans cette affaire, en relayant
le message sans nuance selon lequel l'école est mise en difficulté
par l'islam, instrumentalise à des fins politiques un problème
réel, complexe, dont la résolution implique tous les aspects de
la politique scolaire et ne pourra s'inscrire que dans le long terme.
Les différentes communautés qui cohabitent dans notre pays sont
une richesse pour tous, à condition que nous misions sur une prise en
compte et un accueil des différences qui soient positifs et constructifs.
Les membres de certaines de ces communautés sont bien trop souvent identifiés
selon leur appartenance religieuse. Notre société attend davantage.
Elle mérite que nous abordions la cohabitation avec l'immense majorité
des démocrates qui la composent. C'est cet objectif que je continuerai
à viser. C'est avec les démocrates de toutes les communautés,
quelle que soit leur religion ou leur origine, que je continuerai à travailler,
sur les plans politique et éducatif, avec nos chefs d'établissement
et nos enseignants.
Richard
Miller - Mon intention n'était certes pas d'être discourtois.
Au contraire, si j'ai interpellé le ministre, c'est parce que j'attends
beaucoup de sa part dans ce dossier.
Mon allusion à l'enquête parue dans Le Vif n'avait pas pour objectif
d'instrumentaliser ce dossier.
Elle visait
à mettre en exergue une problématique que nous ne pouvons ignorer.
Vous nous avez annoncé votre volonté de coopérer avec tous
les démocrates. Tel est également notre souhait. Nous devons aborder
tous ensemble ce dossier de manière raisonnable et démocratique,
car les risques de dérive sont réels.