Jeudi 25 septembre 2008
Interpellation de M. Richard Miller à M. Christian Dupont, ministre de l'enseignement obligatoire, concernant " l'échec de l'enseignement à la citoyenneté critique, ainsi que l'avis du Conseil supérieur des cours philosophiques
Richard Miller - Monsieur Dupont, je vous assure que je n'avais pas l'intention de vousagresser tout à l'heure et j'adopterai un ton plus courtois pour cette deuxième interpellation.
L'étude réalisée par un groupe de professeurs de l'enseignement secondaire, issus de différentes disciplines et réunis au sein de l'association " Appel pour une école démocratique " (Aped), justifie indiscutablement les débats et les doutes récurrents que nous avons eus antérieurement dans cette assemblée. Selon cette étude, l'enseignement de la citoyenneté critique se révèle un échec complet.
L'article du quotidien Le Soir du 1er septembre dernier reprenait les résultats de cette étude basée sur toute une série de questions posées aux jeunes et les réponses qu'ils y apportaient. Il en résulte plusieurs constats. Nos adolescents sont-ils prêts à affronter la crise de l'énergie ? Non. Sont-ils sensibles au développement durable ? Non. Mesurent-ils les écarts de richesses ? Non. Connaissent-ils leur passé ? Non.
En matière de religion, l'article mentionne " qu'un élève sur cinq dans l'enseignement général ignore que le judaïsme est antérieur au christianisme ". Ils sont 40 % à penser que " . . . le catholicisme est postérieur à l'islam ". En matière d'histoire de l'humanité, ". . . un élève sur cinq dans l'enseignement général et un sur deux dans le professionnel ne sait pas que les Noirs d'Amérique sont les descendants d'esclaves ". Tout est à l'avenant dans cette étude réalisée, précisons-le, par des professeurs de notre enseignement secondaire et non par des observateurs extérieurs.
Philippe Berkenbaum, le spécialiste des questions de l'enseignement du journal Le Soir, relève un autre aspect inquiétant, qui est l'écart, flagrant dans ce cas comme dans d'autres, entre l'enseignement général et celui de qualification, et plus particulièrement les filières professionnelles. Et le journaliste de conclure avec cette phrase " . . . encore une inégalité que l'école ne contribue pas à réduire ".
Ces constats attestent de l'incapacité de notre enseignement à se conformer à l'article 6 du décret " missions ", c'est-à-dire à amener les élèves à s'approprier des savoirs et à acquérir des compétences qui les rendent aptes à apprendre toute leur vie et à prendre une place active dans la vie économique, sociale et culturelle : les préparer à être des citoyens responsables, capables de contribuer au développement d'une société démocratique, solidaire, pluraliste et ouverte et assurer à tous des chances égales d'émancipation sociale.
L'enquête montre que nous sommes très loin du compte. Le hasard du calendrier - à moins que l'urgence de l'enjeu n'ait incité différentes personnes à s'exprimer simultanément sur la question - a voulu que, lors de son congrès de rentrée, le secrétariat général de l'enseignement catholique aborde les mêmes questions.
Etienne Michel a, en quelque sorte, dressé le constat de carence du gouvernement de la Communauté française dans ce dossier. D'une part, l'exécutif demande aux écoles un retour aux apprentissages de base et, d'autre part, il leur demande toujours plus sans leur donner les moyens nécessaires, sans oser ouvrir le débat de fond sur la manière d'affronter ce déficit démocratique de plus en plus dévastateur. Vincent de Coorebyter développa ce même questionnement lors du Congrès du Segec. À l'heure où la composition et le fonctionnement de notre société sont devenus plus complexes, la Communauté française, privée de moyens par une mauvaise loi de financement, n'a pas pu trouver les bonnes réponses. Résultat, je cite M. de Coorebyter : " L'école s'est contentée d'enseigner quelques notions étroites et consensuelles, mais comment aller plus loin ? "
Sur ce point, je citerai l'avis d'un enseignant, M. Hirtt, qui a déclaré au journal Le Soir : " Les rares acquis en matière de citoyenneté critique sont obtenus dans le cadre des cours philosophiques.
Et encore, cela dépend de l'initiative du professeur. Ce n'est pas normal. "
Monsieur le ministre, outre le fait que je souhaiterais connaître votre sentiment sur l'idée " postpékinoise " de votre collègue, M. Tarabella, consistant à supprimer les cours dits philosophiques pour les remplacer, au pied levé, par du sport, comment analysez-vous la situation actuelle ? Le cas échéant, quelles initiatives pourriez-vous prendre ?
Je rappelle les propositions de décret dont je suis l'auteur avec différents collègues, parmi lesquels figure M. Neven, relatives aux cours philosophiques et à l'apprentissage d'une citoyenneté critique. Plus particulièrement en ce qui concerne la proposition de décret relative à l'organisation d'un cours destiné à tous les élèves, tous cours dits philosophiques confondus, je constate avec satisfaction que l'avis rendu par le Conseil consultatif supérieur des cours philosophiques abonde dans ce sens. En 2007, ce conseil précisait même, dans son premier avis, que la possibilité de collaboration entre ces cours devait être légalisée et, à tout le moins, l'interdiction de collaboration, parfois rencontrée pour la concertation des maîtres des cours philosophiques, déclarée illégale. Dans son second avis, qui répond aux questions posées par Mme Arena, le Conseil confirme, je cite : " L'inscription dans un cadre décrétal de cette possibilité est nécessaire à partir du moment où, à défaut d'une mesure ad hoc, un parent pourrait toujours s'opposer à ce que son enfant soit mis en contact avec un professeur d'un autre cours philosophique que celui auquel il est inscrit ".
En conclusion, compte tenu des carences en matière d'enseignement à la citoyenneté en Communauté française et des tensions d'ordre culturel que cela risque d'entraîner, je demande au ministre ainsi qu'à la présidente de la commission, que l'examen de ma proposition de décret soit inscrit à un prochain ordre du jour de nos travaux et que s'ouvre enfin le débat sur la base de l'avis rendu par le Conseil consultatif des cours philosophiques.
M. Christian Dupont, ministre de l'Enseignement obligatoire. - Monsieur le président, le débat sur la possibilité d'organiser un cours de citoyenneté a traversé au moins deux législatures, d'aucuns affirmant que la citoyenneté ne devait pas faire l'objet d'un cours spécifique étant donné que cette notion concernait tous les apprentissages scolaires, d'autres prétendant qu'il y avait lieu d'enseigner aux enfants des éléments fondamentaux qui leur permettent d'appréhender le monde. Selon moi, les deux thèses sont compatibles. Tel n'était pas tout à fait l'avis de l'avantdernier ministre en charge de l'Enseignement obligatoire, lequel a bloqué une proposition Léonard. La ministre qui m'a précédé l'a heureusement en grande partie concrétisée. Alors que M. Miller prétend que nous ne faisons rien, j'estime au contraire que nous prenons de nombreuses initiatives : chaque année, nous entretenons le devoir de mémoire le 11 novembre et le 8 mai, des écoliers se rendent dans les cimetières, à la caserne de Dossin, à Auschwitz, à Buchenwald et à Breendonk. En début d'année scolaire, les écoles ont reçu une circulaire leur demandant de participer à une campagne de l'Unicef consacrée à la malnutrition et aux droits de l'enfant. Nous avons également doublé les moyens de l'opération " Ouvrir mon quotidien " et Alain Hubert, que j'ai rencontré hier, a proposé des actions en matière de développement durable qui s'adresseront aux écoles. Nous lançons en outre, avec le Centre pour l'Égalité des chances et la lutte contre le racisme et le Carrefour régional et communautaire de la citoyenneté et de la démocratie (Creccide), un appel à projets sur la diversité. Je me porte en faux contre les assertions selon lesquelles nos écoles ne prendraient aucune initiative en la matière. À ma demande, les référentiels de compétences font en effet tous allusion à la notion de citoyenneté. La proposition qui n'avait pu être adoptée sous la législature précédente, se concrétisera dans les faits par un manuel de connaissances de base : L'honnête homme du XXIe siècle dont les titres des chapitres sont : " Les fondements de la démocratie ", " Les grands principes régissant le régime représentatif et le régime parlementaire ", " Les divisions de l'État et la description de leurs institutions ", " L'organisation et le développement des institutions européennes internationales ", " L'agencement des pouvoirs définis par la Constitution belge ", " L'organisation et le fonctionnement du système judiciaire ", " Lesrègles de base régissant le financement des autorités publiques ", " Les droits fondamentaux et les libertés des citoyens ", " Les droits humains et notamment les droits de l'enfant ", " Les principes de fonctionnement de la sécurité sociale ", " Le fonctionnement et le rôle des médias " et enfin, " Les principes du développement durable ". Les auteurs de ce manuel sont, entre autres, Mateo Alaluf, Edouard Delruelle, Christian Panier et Mario Telo. Ce manuel sera distribué en décembre dans les écoles à l'occasion de la journée des Droits de l'homme. Il sera accompagné de pistes didactiques et de pistes d'évaluation. Dès lors, dire que l'on ne fait rien me paraît tout à fait excessif voire insultant pour les enseignants qui, au jour le jour, éduquent les enfants et les préparent ainsi à la citoyenneté.
Richard Miller - Ne me tenez pas un tel discours, monsieur Dupont. Je n'ai jamais voulu critiquer les enseignants ni essayé de les insulter.
J'ai repris les résultats d'une étude qui observe que ce type d'initiative ne donne pas de résultat.
M. Christian Dupont, ministre de l'Enseignement obligatoire. - Des nombreuses réactions que j'ai reçues, il apparaît qu'un certain nombre d'adultes, y compris des adultes lettrés, n'auraient pas pu réussir le test. Il me paraît donc excessif de considérer ce test comme critère ultime pour affirmer que la citoyenneté à l'école ne fonctionne pas. Ce serait donner de l'école une image négative que je ne peux accepter compte tenu des efforts qui y sont réalisés. Nous reconnaissons certes qu'il existe une forme d'ignorance d'un certain nombre de mécanismes de base du fonctionnement de notre société et qu'il faut y remédier. Je suis convaincu que nous y parviendrons par une double approche : un travail concret de terrain, dans les différentes disciplines, et la diffusion de l'information contenue dans le manuel distribué prochainement. Quant au Conseil supérieur des cours philosophiques et au travail à réaliser en commun par les cours philosophiques et de morale laïque, je vous confirme que j'ai rencontré les différents acteurs et j'espère engranger très prochainement des résultats. Le sport à l'école et la place des cours philosophiques sont pour moi deux questions différentes. Bien avant les Jeux Olympiques, j'ai rencontré les inspecteurs des cours de gymnastique pour dresser un bilan de la santé de nos élèves. J'avais également rencontré M. Borlée, et nous étions convenus de nous revoir après les jeux. Pour ce qui concerne le sport à l'école, je pense que l'on pourrait rapidement rapprocher le monde de l'école de celui des clubs sportifs par l'utilisation d'outils communs comme, par exemple, l'opération " Clés pour la forme ". Ma première préoccupation est l'amélioration de la santé des élèves, notamment via la lutte contre l'obésité. Ma seconde préoccupation est que les élèves fassent plus de sport et deviennent éventuellement de brillants sportifs. Nous y travaillons avec le ministre des Sports. Nous allons organiser prochainement avec les fédérations sportives, le COIB et l'Adeps une table ronde. Nous lancerons, pendant les " jours blancs ", une grande Journée d'athlétisme avec le soutien de l'asbl de M. Borlée. Le train est donc lancé, selon un timing non suspect. Le gouvernement a adopté en novembre 2005 un plan de promotion de la santé et d'adoption de modes de vie sains. Ce plan passe par l'amélioration de la qualité des repas dans les cantines scolaires, la promotion de l'activité physique, la formation des responsables de l'accueil extra-scolaire et des puéricultrices. M. de Lamotte a mentionné l'opération " EP2 ", projet-pilote de doublement des périodes d'éducation physique dans les deuxième et troisième degrés de l'enseignement primaire. Ce projet de trois ans est encadré par une équipe interuniversitaire. Il concerne onze établissements scolaires et mille cinq cents enfants. Nous sommes dans la dernière année de cette expérience et nous sommes en train de l'évaluer. Vous avez raison de signaler que les infrastructures scolaires ne sont pas toujours adéquates pour la pratique de l'éducation physique. Je viens de recevoir un rapport - demandé en un temps non suspect - que je vais examiner. Le programme " PPP " qui, je l'espère, sera approuvé prochainement pourra résoudre partiellement ou totalement ce problème. Je me suis exprimé, au nom du gouvernement, avec beaucoup de précision sur les cours philosophiques. La Constitution dispose qu'ils soient donnés jusqu'à la fin de l'obligation scolaire. Je confirme qu'il n'y a pas d'agenda caché pour revoir la Constitution. Ce n'est pas une solution de proposer de supprimer un cours chaque fois que nous sommes confrontés à un problème. La même tentation surgit quand il y a une évaluation négative sur l'acquisition, par nos élèves, de la lecture ou des mathématiques. Il existe d'autres façons d'aider le sport que d'augmenter le nombre de cours d'éducation physique. Les cours philosophiques, quant à eux, remplissent clairement des missions de l'école lorsqu'ils sont donnés par des enseignants de qualité. Je suis persuadé que la plupart d'entre eux le sont. La connaissance de l'histoire des religions, l'apprentissage de la philosophie ou l'exercice d'une tolérance active sont autant d'éléments qui peuvent se travailler et s'acquérir grâce à cet enseignement. Le Conseil des cours philosophiques travaille actuellement à des activités et à un référentiel commun. Je me souviens du débat, que nous avons tenu dans cet hémicycle, sur la philosophie à l'école et des différences d'opinion qui se manifestaient dans tous les groupes parlementaires et même dans chacun d'entre eux. C'est pour cette raison que le débat n'a pas été clos et n'a abouti qu'à la création du Conseil des cours philosophiques. Nous pouvons rouvrir le débat, j'y suis prêt, mais je rappelle que nous étions loin d'être tous d'accord sur cette proposition.
Richard Miller - Vous avez effectivement entamé une négociation avec le Conseil supérieur des cours philosophiques pour essayer de mettre en place une formation commune à toutes les convictions religieuses. Vous l'avez évoqué dans votre réponse précédente, en rappelant les débats suscités par cette question.
Quant au débat sur le cours de philosophie, vous avez souligné qu'il n'y avait eu d'entente ni entre les différents groupes, ni en leur sein. Mais cela fait pourtant bientôt dix ans que ces débats ont eu lieu ! M. Galand a pris pour exemple notre récent colloque sur le suicide des jeunes. Nous avons abordé la difficulté des relations interculturelles.
On pourrait également parler d'une perte totale de qualité culturelle d'une grande partie de notre jeunesse. En dix ans, et c'est la raison pour laquelle je remonte régulièrement à la tribune à ce propos, l'urgence d'un enseignement de ce type est donc devenue criante.
Tout comme M. Galand, nous attendons donc du gouvernement de la Communauté française non seulement qu'il ouvre le débat, mais qu'il le clôture.
Par ailleurs, vous soutenez que je prétends " qu'on ne fait rien ". Je n'ai jamais dit ça, je ne suis pas fou ! J'ai trois enfants qui ont participé à nombre de réunions dans les écoles. Ce que je dis, c'est que les expériences pilotes que vous avez mises en avant ne touchent qu'un certain nombre d'élèves, toujours les mêmes : ceux qui ont des parents qui leur permettent de mener ce type d'activités.
Aussi longtemps que notre école n'apportera pas ce type d'enseignement à tous les enfants, notre enseignement sera mis en cause.
Je le répète, je ne prétends pas que les enseignants ne font rien. Cependant, une étude réalisée par des professeurs du secondaire montre que les résultats des élèves dans le domaine de la citoyenneté sont lamentables. La capacité des jeunes à affronter les difficultés de la vie est nulle.