Mardi 3 février 2009
Au Parlement de la Communauté française, en séance plénière, Interpellation de Richard Miller à M. Dupont, ministre de l'Enseignement obligatoire, ayant pour objet " l'opinion publiée conjointement par différents inspecteurs de l'enseignement religieux "
Richard Miller - Dans un livre intitulé La vocation du politique, Max Weber a écrit que la politique est l'art de tarauder des planches de bois dur. Vous l'aurez compris, il voulait dire que, parmi les qualités du politique, la persévérance occupe une place importante. Le delenda Carthago qui terminait chacun des discours de Caton en est une illustration parmi les plus célèbres.
Je ne me lasserai donc pas, toutes proportions gardées, de plaider pour la création, dans notre enseignement secondaire, d'un cours obligatoire portant sur les valeurs de la démocratie, les principes de son fonctionnement ainsi que sur la connaissance et le respect de l'autre.
Ce cours, dont il a souvent été fait mention dans notre assemblée, pourrait être appelé cours de philosophie de la démocratie. Il aborderait notamment les différences culturelles, religieuses et philosophiques des cultes - et de la laïcité - reconnus par la loi belge.
Je plaide pour un tel enseignement depuis de nombreuses années. Le principal objectif est de doter tous les élèves d'outils de connaissance qui leur permettront de mieux vivre dans notre société qui est - qu'on le veuille ou non - de plus en plus multiethnique.
Vous n'ignorez
pas que tous les arguments m'ont été opposés, notamment
statutaires, syndicaux, budgétaires, professoraux et organisationnels.
Sans nier la validité de certains de ces arguments, force est de rappeler
que le temps n'arrange rien. Depuis une quinzaine d'années, la Communauté
française réfléchit à ce problème et la situation
n'a cessé de se compliquer et de se dégrader.
Les débordements haineux qui ont ponctué la manifestation organisée à Bruxelles en faveur du cessez-le-feu à Gaza l'on bien montré, de même que la multiplication des actes antisémites, des réactions islamophobes, des agressions violentes, etc.
Si, pour l'actuel gouvernement de la Communauté française, l'échec du décret " inscriptions " restera le triste fleuron des atteintes à la liberté de l'enseignement et de choix des parents, je pense qu'il ne s'agit que de la partie la plus visible. Le gouvernement n'a pas répondu à la nécessité de transmettre aux enfants les outils nécessaires pour construire leur vie dans une société moderne de plus en plus complexe.
C'est pourquoi la publication, ce 22 janvier dans la Libre Belgique, sous le titre " Un rôle pour la paix et le dialogue ", de l'opinion des inspecteurs de différents cours de religion (cultes catholique, islamique, israélite, protestant, orthodoxe), est d'une très grande importance au regard de l'ensemble de la problématique, mais aussi et plus particulièrement de la création d'un cours destiné à tous les élèves. Je cite un extrait de ce texte : " Convaincus que la simple juxtaposition des différents cours de religion et de morale ne suffit pas pour travailler au développement d'une société pluraliste et ouverte aux autres cultures, nous oeuvrons, avec nos collègues, depuis quelques années, au développement et à la multiplication d'initiatives de rencontres entre les différents cours philosophiques. "
L'objet d'une des deux propositions de décret dont je suis l'auteur et qui est cosignée par le député Marcel Neven, est de consolider cette volonté : il faut dépasser le stade de rencontres dépendant des bonnes volontés, pour aller vers l'instauration d'un cours obligatoire au sein duquel tous les élèves apprendraient à connaître les principes fondateurs des différents cultes ainsi que les concepts de la pensée philosophique.
Durant les travaux parlementaires, il m'a été répondu que ce n'était pas à l'école de suppléer toutes les carences de l'éducation ni de prendre sur elle tous les maux de la société. Certes ! Mais quand on voit le temps consacré par les ministres socialistes successifs à s'occuper des canettes de limonade et le temps perdu par les chefs d'établissement à corriger les conséquences du décret " inscriptions ", je pense qu'il est urgent d'en revenir à l'essentiel : apprentissage des savoirs de base, remise au premier plan de l'effort et du travail et éducation aux principes élémentaires de la vie au sein d'une société démocratique.
Je souhaiterais dès lors, monsieur le ministre, entendre votre avis sur l'opinion publiée par vos inspecteurs, de même que sur la proposition de décret cosignée par M. Neven et moi-même. Enfin, ne croyez-vous pas utile, puisque nous sommes en fin de législature, de mettre à profit les quelques mois restants pour faire réaliser un projet concret de mise en oeuvre d'un tel cours ? Ce projet serait bienvenu au moment de la négociation du prochain gouvernement et permettrait de gagner un temps qui commence à être précieux si l'on veut rencontrer cette problématique.
Celle-ci présente de très nombreuses facettes, pour la plupart bien connues, mais puisque la présente tribune m'en offre l'occasion, je voudrais zoomer davantage sur l'une d'elles. Une étude de la KUL montre que 49 % de la population flamande estiment que les principes et valeurs de l'islam constituent une menace pour la société occidentale.
De là la nécessité de mieux connaître l'autre et de développer davantage le dialogue multiculturel et " multicultuel ". Cependant, en analysant cette étude, Jan De Troyer, rédacteur en chef de TV Brussel, insiste quant à lui sur ce sentiment flamand qui n'est pas seulement le résultat de la frilosité mais de " l'absence de capacité de critique dans la Communauté musulmane et donc de l'incapacité à accepter que la croyance musulmane puisse être remise en cause ".
Ne croyez-vous pas, monsieur le ministre, que les enfants, citoyens belges par ailleurs, nés dans la Communauté arabo-musulmane, ont eux aussi le droit de recevoir un enseignement, une éducation à l'intelligence critique ?
M.
Christian Dupont, ministre de l'Enseignement obligatoire. - M. Miller
et moi-même n'avons pas la même lecture de la Carte blanche publiée
dans Le Soir par les professeurs de religion.
Je crois plutôt que les auteurs s'adressaient à certains collègues
en leur demandant de ne pas importer chez nous un conflit extérieur.
Selon moi, il ne s'agissait pas d'un plaidoyer pour un " harakiri "
des cours de religion au profit des cours de philosophie. Mais vous revenez
systématiquement, aequo animo, sur le sujet. Virgile disait : "
Felix qui potuit cognoscere rerum causas " (" heureux celui qui peut
connaître les causes des choses "). Pour vous, " les causes
des choses ", c'est l'absence de cours de philosophie à l'école.
Cette opinion me semble un peu courte. L'exemple de la France, où des
cours de philosophie sont dispensés, mais où la population scolaire
est loin d'être homogène et les valeurs loin de toujours faire
l'unanimité, ne plaide pas totalement en faveur des thèses que
vous et moi défendons parfois.
Nous n'avons pas non plus le même souvenir du débat " Plus
de philosophie à l'école " lancé à l'époque
par Mme Wynants dans cette assemblée.
Je me rappelle que les groupes politiques étaient partagés. Trouver
une majorité aurait été difficile au grand dam du ministre-président
de l'époque, initiateur du débat, et de vous-même, monsieur
Miller.
Qui prétend faire de la philosophie recherche la vérité
et fait preuve d'un minimum d'esprit critique, ce que je tente de faire.
Vous en profitez pour nous dire que nous avons négligé l'essentiel
et que rien n'a été fait.
Je voudrais vous rappeler que le débat s'est terminé par une pétition
rassemblant 150 000 signatures qui nous demandait de mettre sur pied un Conseil
supérieur des cours philosophiques et de pousser les différents
acteurs à travailler en commun.
Il me semble que durant les quatre ou cinq dernières années, ce
parlement n'a plus travaillé sur la question. Ce n'est que sous cette
législature que le Conseil a été mis sur pied et que les
différents inspecteurs ont pu élaborer ensemble un cadre décrétal
favorisant la participation de professeurs et élèves de cours
différents dans un même projet.
Une formation interréseaux a rassemblé les professeurs des différents
cours philosophiques, notamment dans les modules interconvictionnels. Elle avait
pour thème le créationnisme. Quant à la définition
d'un référentiel de compétences communes à construire
à travers les différents cours philosophiques représente
sans doute la partie la plus difficile du travail, mais il est en cours de réalisation.
Il est donc faux de dire que rien n'a été fait. Ce qui était
possible a été fait avec les moyens dont nous disposions et la
disponibilité de chacun..
Je vous signale que très prochainement, un manuel de citoyenneté
sera mis à la disposition de nos élèves de 5e et de 6e
secondaire. Il leur expliquera par exemple le fonctionnement des institutions
européennes et belges, les thèmes fondamentaux de l'évolution
de notre société, le financement du budget de l'État, le
développement durable ou la sécurité sociale. Il sera accompagné
de pistes pédagogiques.
Voilà au moins deux exemples d'actions qui auraient pu être lancées
plus tôt au lieu d'être contrecarrées.
Je trouve assez curieux et triste le discours qui prétend que les jeunes
ne sont pas bien formés dans nos écoles. Qu'est-ce que cela signifie
?
Je ne nie pas que certains jeunes cumulent des handicaps. J'ai d'ailleurs lu
dans Le Soir d'hier que des sociologues parlaient d'apartheid scolaire à
Bruxelles. Nous devons être attentifs à ce problème, et
nous le sommes dans certains décrets.
Ne nions pas cela mais n'oublions pas non plus que l'école fait un travail
extraordinaire au quotidien. Il ne faudrait pas se focaliser sur certains échecs
sans voir les progrès et le fait que chaque jour, dès l'enseignement
maternel, on apprend aux élèves à se comporter en citoyen,
à réfléchir et à vivre ensemble.
La présentation catastrophiste de la situation ne correspond pas à
la réalité. Je ne désire pas embellir la réalité,
des problèmes existent mais il faut garder bonne mesure.
Je vous ai dressé le bilan en vous expliquant pourquoi nous n'étions
pas plus avancés. Les progrès dépendent de la disponibilité
des différents acteurs et groupes politiques mais il me semble incorrect
de noircir complètement le tableau.
De prime abord, l'affirmation selon laquelle les ministres socialistes se détournent
de l'essentiel me fait sourire. Mais quand je regarde le bilan des deux dernières
législatures, elle aurait tendance à me faire pleurer. Sous la
législature précédente, j'ai entendu parler de bien des
choses, mais je n'ai pas vu beaucoup d'actes. Sous cette législature,
rien que le mois dernier, il y a eu l'encadrement différencié
pour nos écoles, l'encadrement différencié pour les CPMS,
le décret pour les associations de parents. . . Sans oublier le décret
sur l'évaluation externe, dont on ne voulait pas sous la législature
précédente sous prétexte qu'il était dangereux !
De grâce, faisons un peu de philosophie, ayons un peu de bon sens, d'esprit
critique, de pratique réflexive, distancions-nous de nos propres préjugés
et peut-être nous entendrons-nous mieux dans ce parlement.
Richard Miller - À quelques semaines de la fin de la législature, je ne m'attendais pas à une grande annonce de la part du ministre !
M. Dupont trouve que j'exagère quand je dis que des problèmes se posent dans l'enseignement.
Selon lui, tout va bien. Il faudrait qu'il explique cela à la population. Par ailleurs, il est excessif de dire que j'estime que tous les problèmes pourraient être résolus grâce à l'introduction d'un cours de philosophie. Je n'ai pas demandé la suppression des autres cours. Il y a suffisamment d'exemples de difficulté d'être dans notre société pour que les pouvoirs organisateurs prennent des décisions.
Ce n'est pas moi qui ai dit qu'il y avait des difficultés, monsieur le ministre, ce sont vos inspecteurs de l'enseignement. Et pas n'importe lesquels : ce sont les représentants des plus hautes autorités religieuses qui le disent. Je les cite : " Convaincus que la simple juxtaposition des cours de religion et de morale ne suffit pas . . . "
M. Christian Dupont, ministre de l'Enseignement obligatoire. - Ils plaident pour pouvoir faire des choses ensemble.
Richard Miller - Ma proposition de décret ne demande pas autre chose. Simplement, au lieu de laisser cela au bon vouloir de certains, nous estimons que l'autorité politique doit montrer ce qu'elle veut. Et elle veut qu'il y ait réellement une rencontre entre tous les élèves. J'ai pris l'exemple de la religion musulmane. Les enfants qui suivent ce cours ne reçoivent pas les éléments nécessaires pour comprendre qu'il faut aussi avoir un regard critique. Il s'agit d'un des principes fondamentaux de notre démocratie. Cela, vous ne l'apportez pas aux enfants dans les écoles.
M. Christian Dupont, ministre de l'Enseignement obligatoire. - Vous dites que l'on n'apporte pas cela aux enfants dans le reste des cours ? À cause de leurs deux heures de religion musulmane, ils n'auraient droit à rien d'autre ? Quel raisonnement !
Richard Miller - Dans quel cours est-ce abordé ?
Mme Corbisier a rappelé que cela devait se faire de façon transversale. Je prétends qu'il est nécessaire d'avoir un cours, avec un contenu, et de vérifier que ce contenu est connu.
Je voudrais répondre à Mme Tillieux, que je n'ai, à aucun moment, mis de côté les laïcs car j'ai toujours considéré qu'ils faisaient partie intégrante du débat et du dialogue.