Mercredi 4 juin 2008

Au Parlement de la Communauté française, en commission de l'Education : Interpellation de M. Richard Miller à M. Christian Dupont, ministre de l'Enseignement obligatoire, relative aux " affrontements raciaux intervenus à Anderlecht et à l'absolue nécessité dans le cursus scolaire d'un cours enseignant le vivre-ensemble "

M. Richard Miller (MR). - Deux de mes précédentes interventions sur ce sujet portaient sur l'absolue nécessité de recréer un lien social, une compréhension mutuelle, une intelligence réciproque et une cohésion démocratique dans l'esprit des jeunes et des enfants qui fréquentent notre enseignement obligatoire.

Lorsque nous abordions cette question avec Mme Arena, elle nous opposait immédiatement la seule dimension de la différence entre classes sociales. Je n'insisterai pas sur les commentaires et les affrontements, parfois vifs, auxquels ils ont donné lieu avec le chef de groupe du PS...

S'il est vrai que la pauvreté est clairement un vecteur de tension entre individus et communautés, elle n'est pas le seul. Il ne faut pas être né dans une famille socialement défavorisée pour devenir xénophobe.

Par contre, la xénophobie, le racisme et la haine rendent impossible toute démocratie. Aucune raison valable ne permet de nier que les affrontements organisés d'Anderlecht aient été fondés, pour une bonne part, sur le rejet de l'autre et la volonté de violence xénophobe.

Les démocrates doivent se montrer à la hauteur du défi et rester attentifs à de tels processus qui tendent à se développer.

Nous devons les prévenir, y compris à long terme.

Un des lieux clés de cette prévention est l'école. Je reviens donc sur ma proposition de créer, dans l'enseignement secondaire, un cours obligatoire destiné à tous les élèves qui s'articulerait autour de la philosophie, la démocratie, la citoyenneté, la tolérance religieuse ; autant de valeurs qui caractérisent notre modèle de vie en société.

Un cours dont l'objectif serait de favoriser chez tous les élèves une meilleure compréhension, une meilleure connaissance et une meilleure acceptation des différences.

A une précédente interpellation, vous m'aviez dit être dans l'attente d'un deuxième rapport sur cette question. En disposez-vous ? Pourrions-nous saisir cette occasion pour mener sans tabou un débat enfin constructif sur le sujet ?

Mme Anne-Marie Corbisier-Hagon (cdH). - Permettre à des jeunes d'origines culturelles différentes de se connaître, de se comprendre et de se respecter fait partie de l'éducation et favorise la convivialité. Selon moi, intégrer cette approche à l'école est envisageable. Une telle formation pourrait être intégrée aux cours d'éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle. Les plans d'actions conclu avec les centres de planning familiaux pourraient de plus - sans stigmatiser - tenir compte des préoccupations résultant du choc des cultures. Le plan de la promotion de l'égalité entre hommes et femmes, de l'interculturalité et de l'inclusion sociale de la Communauté française prévoyait une série d'actions dans l'enseignement, impliquant une approche transversale dans les cours et dans la formation des professeurs. Il y a déjà un certain temps, j'ai déposé une proposition de décret basée sur mon expérience de professeur. Des échanges d'élèves issus de cours philosophiques différents étaient organisés dans mon établissement. Le texte que j'ai déposé proposait de donner une assise décrétale, jusque là inexistante, à ce type d'initiative. Nous avions décidé de créer le Conseil consultatif supérieur des cours philosophiques et de lui soumettre cette proposition. Je dois avouer que j'ignore si on a voté, ne fût-ce que partiellement, un décret de ce type. Il serait bon de vérifier si nous n'avons pas déjà voté ce genre de mesure. Je souhaitais savoir où nous en sommes à ce sujet. Je voulais également me joindre à l'interpellation sur le fond, à savoir la maîtrise des émotions sociales par les jeunes afin qu'ils comprennent comment vivre mieux ensemble.

M. Paul Galand (ECOLO). - Un débat sur ce thème a déjà eu lieu au parlement et a fait l'objet d'un excellent rapport de Mme Wynants. Je pense que nous avons avancé. La sensibilisation et la préparation aux questions philosophiques devient un droit humain. Cette possibilité doit être offerte à tous. On ne peut rester démuni pour mettre des mots sur les grandes questions que se pose chaque être humain sur la vie, la mort, l'individualité, la solidarité. La façon de poser les questions est capitale, bien davantage que la façon de donner les réponses. La Communauté française n'est pas à la pointe dans ce domaine. Il serait bénéfique pour notre société de prévoir, et même d'imposer comme un droit - en dehors des cours de religion ou de morale - la possibilité pour les jeunes de se poser des questions philosophiques. Ces cours devraient être destinés à tous les élèves de tous les réseaux . Je vous rappelle que l'approche n'était pas de créer de nouveaux postes de professeurs, mais de demander aux enseignants de morale ou de religion, d'intégrer une ou deux fois dans leurs cours quelques heures de sensibilisation à l'approche philosophique. Il faudra évidemment prévoir une formation adéquate pour les professeurs qui n'ont pas eu de cours de philosophie pendant leur cursus d'enseignement supérieur. Cette formation commune porterait également sur les questions de citoyenneté. Il est utile d'apprendre la façon dont l'être humain a progressé au fil du temps sur les grandes questions auxquelles chacun d'entre nous est confronté. En revanche, l'animation à la vie relationnelle, affective et sexuelle constitue un autre volet. Il me semble important de la distinguer de la philosophie. Je distinguerais donc sensibilisation aux grandes questions philosophiques et animations sur la citoyenneté, la vie relationnelle, affective et sexuelle, thèmes qui seront d'ailleurs discutés dans le groupe de travail que nous avions prévu d'installer. Une date sera bientôt fixée.

M. Marcel Neven (MR). - Je voudrais rappeler que mon groupe a déposé deux propositions de décret afin de mettre sur pied des cours de philosophie et de connaissance des religions. Tout le monde devrait y réfléchir. Tôt ou tard il faudra que l'on se penche de façon constructive sur ce problème. Je constate qu'il y a unanimité, non pas sur ce que nous avons proposé, mais sur la volonté de progresser.

M. Christian Dupont, ministre de l'Enseignement obligatoire. - Le problème est vaste. Je voudrais vous rappeler que suite au meurtre qui a été commis à Schaerbeek, le gouvernement fédéral a mis sur pied une commission du dialogue interculturel qui s'est penchée sur le problème. Cette commission était présidée par M. Roger Lallemand et Mme Annemie Neyts. M. Rik Torfs, professeur à la KUL, y participait également. Leur travaux sont arrivés à la conclusion que la diversité culturelle est un fait, en Belgique et dans le monde. C'est aussi une chance et un atout car toutes les grandes civilisations se sont construites autour de ce phénomène. Je pense à Rome, à Athènes ou à l'Andalousie. Cependant la diversité culturelle constitue un énorme défi et, contrairement aux civilisations antérieures, nous disposons de peu de temps pour le relever. Quelque chose me dérange à propos du rôle de l'école. Apprendre à vivre ensemble ne s'apprend pas qu'à l'école. Il ne faut pas la séparer de la société. Bien sûr cela concerne aussi l'école. L'école valorise l'importance des trajets migratoires et l'histoire. On y apprend que notre culture est largement partagée : Hannibal était tunisien, Troie se trouverait aujourd'hui en Turquie, les mondes grec et romain se sont étendus sur toute l'Afrique du nord et une partie de l'Asie. Apprendre la langue d'origine permet d'éviter la rupture complète avec ses racines. C'est ce que nous faisons avec plus ou moins de réussite dans notre enseignement. Diversité ne signifie pas relativisme des valeurs. Il existe des valeurs universelles, consacrée par les grandes déclarations sur les droits de l'homme. Ces valeurs sont largement prônées par le décret " missions ". Le parlement a par ailleurs voté l'an dernier un décret sur la citoyenneté qui implique une approche transversale du problème, au moins une fois par cycle. Un manuel de la citoyenneté sera bientôt à la disposition de toutes les écoles. Je rappelle qu'un débat sur la philosophie à l'école a eu lieu. Il n'a débouché sur aucune décision. En outre une pétition recueillant 150 000 signatures, dont celles de personnes chargées de cours philosophiques qui considèrent que ce n'est pas la bonne manière d'agir, a clos le sujet pour deux ans au moins. Je ne pourrai répondre autre chose d'ici la fin de la législature. Un Conseil consultatif supérieur des cours philosophiques a été mis sur pied et travaille sur un projet de partenariat entre les différents cultes sur l'éducation à la citoyenneté. Le Conseil propose trois pistes : " l'élaboration d'un cadre décrétal favorisant et permettant partout les contacts et les activités rassemblant professeurs et élèves e cours différents autour d'une même thématique ou d'un même projet ; une formation interréseaux assemblant les professeurs de différents cours philosophiques, notamment dans des modules interconvictionnels ". Une troisième piste controversée, sur laquelle porte une note de minorité, est " la définition d'un référentiel de compétences communes, à construire à travers les différents cours philosophiques selon la méthodologie prévue dans le décret " missions ". C'est un problème essentiel à Bruxelles, tout comme la connaissance du néerlandais. Notre vivre-ensemble est en jeu. Il faut apprendre à reconnaître l'autre et à lui donner un visage. Les gens doivent se rencontrer. Parler de l'autre dans un cours n'est pas suffisant. Il ne suffit pas de reconnaître les cultures, avec leur richesse propre, souvent communes grâce aux ponts et aux échanges, il faut encore respecter les valeurs d'un pays pour en être un véritable citoyen. Le respect des règles consiste aussi à éviter toute discrimination à l'emploi. Si l'école n'est pas seule à pouvoir répondre à ce défi, elle le fait parfois très bien.. Des représentants de la Fondation Roi Baudouin que j'ai rencontrés hier ont rappelé le projet véritablement merveilleux de Cheratte pour l'intégration, le respect et la connaissance de l'autre. Il s'agit d'un réel enseignement de mixité. Je préfère cette pratique aux textes, même si j'ai été l'auteur d'une proposition de loi " Apprendre la citoyenneté à l'école ", qui se retrouve partiellement dans le décret voté l'an dernier. Les quatre objectifs du décret " missions " devraient imprégner chaque cours. Je n'ai rien contre la philosophie de Jules Ferry mais notre discussion n'aura sans doute pas les effets concrets que d'aucuns désiraient. Nous en resterons là jusqu'à la fin de la législature, ce qui ne doit pas nous empêcher de réfléchir. Quand les gens se rencontrent, quand ils apprennent à se découvrir, les choses bougent. La plupart des Belges se déclarent contre l'arrivée d'étrangers, mais tout un village se mobilise contre l'expulsion d'une famille d'étrangers dont l'enfant fréquente l'école. C'est la preuve que les gens doivent vivre ensemble, en dialoguant, et non l'un à côté de l'autre. Il ne faut pas non plus stigmatiser les autres en les qualifiant d'allochtones.

M. Richard Miller (MR). - Votre réponse me déçoit, monsieur le ministre.

On pouvait s'attendre à ce que rien ne bouge d'ici la fin de la législature, mais je croyais que vous partagiez mon point de vue. Je constate qu'il n'en est rien.

J'ai la conviction qu'il faut absolument mettre sur pied un cours avec des objectifs précis, un cours basé sur une définition claire des connaissances à apporter à nos enfants et du mode de réflexion à leur faire acquérir.

Beaucoup de spécialistes estiment que la méthode actuelle n'est pas mauvaise. Je n'en crois rien. Au contraire, on constate une perte de repères et de valeurs, ainsi qu'un véritable recul de la connaissance des autres dans notre société. Comme en mathématique ou en français, il faut inculquer les notions de base, autrement on n'aboutit à rien. S'il peut y avoir des actions transversales dans d'autres cours - histoire, français ou autre - il faut un socle de connaissances communes. Par ailleurs, il est vrai que j'ai utilisé le terme " raciste " en parlant des événements d'Anderlecht.

Le mot est peut-être excessif. En tout cas, ces heurts avaient une dimension communautaire. Il ne s'agissait pas seulement de tensions vis-à-vis de personnes allochtones ou d'origine étrangère. La tension était bien présente de l'autre côté également.

On ne fera peut-être rien d'ici la fin de cette législature, mais je continuerai à vous interpeller à ce sujet.

Mme la présidente. - Si l'avis du Conseil supérieur des cours de philosophie est finalisé et officiel, ce sera intéressant de se le procurer. Nous pourrions en effet relancer ce débat en commission..