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Colloque « Raymond Aron, Vestale de la Liberté »

 

Samedi 5 novembre 2005 au Palais d’Egmont

Organisé par le Centre d’Etudes Jean Gol

 

avec

- Richard MILLER
Philosophe, Député wallon et ex-ministre communautaire des Arts, des Lettres et de l’Audiovisuel.
- Alexandre ADLER
Agrégé d’histoire, Editorialiste au Figaro et collaborateur à France Culture.
- Nicolas BAVEREZ
Historien, économiste et essayiste.
- Guy HAARSCHER
Philosophe, professeur à l’Université Libre de Bruxelles et président du Centre de philosophie du droit.

Raymond ARON, Vestale de la Liberté (extrait du site mr.be/Le-Mouvement/Centre-Jean-Gol)

L’empereur Marc Aurèle observait déjà : « Les principes vivent. Autrement comment mourraient-ils ? En effet, les idées qui leur correspondent peuvent s’éteindre. Mais il dépend de toi de les raviver constamment ». Lancé aux intellectuels, cet appel à la vigilance est tout sauf superflu. Nous savons - l’histoire l’a montré - que la liberté peut mourir. Jamais acquise,
toujours menacée, elle doit être revitalisée en permanence. Non pas par de tonitruantes
professions de foi (car même les pires dictatures se sont revendiquées de la liberté)
mais en la pratiquant quotidiennement en pensée, en parole et en acte.
Pratiquer la liberté, c’est accepter d’en assumer le coût. C’est s’inscrire résolument contre
l’immédiateté du prêt-à-penser, la tentation de la posture morale, la séduction des modes, le poids du conformisme, le féodalisme universitaire et la puissance du mandarinat.
Force est de constater que les intellectuels prêts à payer ce prix sont - aujourd’hui comme hier - une infime minorité.
Raymond Aron, dont l’on célèbre aujourd’hui le centième anniversaire de naissance, en
faisait assurément partie. Il subordonna sa vie, sa carrière, son engagement à d’inamovibles
exigences éthiques placées sous le sceau de la liberté. Honni par la gauche académique
et médiatique après la parution de « L’Opium des intellectuels » et conspué par la droite en raison de son soutien à la décolonisation algérienne, Aron ne se souciait pas de ménager camps et familles idéologiques. Alors considéré comme l’éditorialiste le plus respecté de l’hexagone, il décida de démissionner du Figaro parce que les contraintes de la direction devenaient incompatibles avec la haute conception qu’il se faisait du rôle de l’intellectuel. Renoncer, même pour de bonnes raisons, à une partie de son indépendance intellectuelle, c’est nécessairement s’avilir.
Aron nous fournit un exemple, unique en son genre, de l’intellectuel rigoureux, désertant
l’enceinte universitaire, intervenant avec maestria dans le champ du débat politique et élevant ce dernier à des sommets inégalés. Ceci témoigne de la puissance de la raison argumentative. Le clerc a des devoirs : perdre le sens du débat, renoncer à l’argumentation,
c’est hypothéquer la liberté, laquelle nous dit Aron, n’est ni un principe ni une entité mais une « histoire ». Précieuse, fragile et frémissante, elle est remise en jeu chaque minute qui s’écoule.
Adversaire déclaré du communisme à l’époque où la religion marxiste était célébrée par
l’ensemble de ses pairs, Raymond Aron aurait, à n’en pas douter, sévèrement condamné
ce credo fédérateur de l’intelligentsia contemporaine qu’est l’idéologie alter-mondialiste.
Cet atlantiste convaincu qui insistait sur l’impérative nécessité de « penser la guerre » aurait probablement déploré le frileux unanimisme pacifiste constaté lors de la crise irakienne. Ce journaliste talentueux, adepte des duels entre éditorialistes et qui voyait dans la pluralité des discours la garantie la plus fondamentale contre toute forme de tyrannie, se serait évidemment dressé contre l’alarmante homogénéisation du discours médiatique en Europe.
Le Centre Jean Gol entend honorer cette figure exemplaire. Le courage, disait Jean Gol, est l’une des trois vertus cardinales « au fondement même de la morale politique » et, en tant que telle, elle doit - prétendait-il - être pratiquée assidûment dans le parti.
Il faut « oser dire avant les autres, et mieux que les autres, contre l’opinion du moment, ce
qu’on pense » et « accepter d’être, au moins à court terme, impopulaire ». Etre libéral, c’est
consentir à se battre pour un certain nombre de « valeurs permanentes auxquelles [il convient de] s’attacher ».
Cela vaut tant pour le savant que pour le politique. Pour un intellectuel, se faire l’avocat du libéralisme, c’est parfois faire le choix de déplaire et de s’isoler. C’est renoncer à cette chaleur confraternelle dans laquelle communient les intellectuels de gauche, l’esprit électrisé par de fantasmatiques combats. Peut-être s’agit-il ici de la spécificité de l’engagement intellectuel libéral : un parcours solitaire ponctué de sacrifices que - telle une vestale romaine alimentant sa vie durant le feu sacré - l’intellectuel dépose aux pieds de l’autel de la Liberté.
1 M. Aurèle, Pensées pour moi-même, Livre VII, 2
2 J. Gol, Librement, Didier Hatier, 1992, p.28

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